Terrorisme (2)

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Le bruit de la sirène retentit. Une foule court dans tous les sens. Elle tente de s’agripper à son amie, mais sa main accroche le vide. Elle est déséquilibrée, elle tombe. Son genou râpe le béton humide, avec sa main elle touche le trou béant de son collant violet, sa peau est visqueuse, il commence à faire noir. Elle ne peut pas déterminer si c’est de la boue ou du sang. Elle est par terre à présent, elle ne voit plus rien, ses yeux piquent. Ils brûlent, les larmes coulent toutes seules. L’odeur du gaz la prend à la gorge. Elle suffoque. Il fait froid. Un froid glacial, un froid de novembre. Il faisait chaud dans la journée. Un peu. Ils étaient nombreux. En tout cas, elle en avait eu l’impression, elle avait passé sa veste à Tabitha qui était venue sans écharpe pour couvrir sa bouche.

Elle se sent faiblir à présent. Elle tend sa main devant elle pour vérifier les tremblements. Elle serre et desserre ses doigts contre sa paume. Elle ne se souvient plus depuis combien de temps elle n’a plus mangé. Ni depuis combien de temps elle est là. Elle ne se souvient plus de rien à présent. Les lumières au loin deviennent floues. Elle pense qu’elle va s’évanouir. Elle tente de crier. Aucun son ne semble vouloir s’échapper de ses lèvres. Elle voit soudain une armée de bottes noires s’approcher d’elle. Elle lève les bras en l’air. Alors qu’elle sent qu’on la soulève violemment. Elle entend distinctement le mot « terroriste ».

Le terrorisme est l’usage de la violence envers des innocents à des fins religieuses, politiques ou idéologiques…

 Elle perdit connaissance.

Elle fut réveillée par la sensation de l’eau glacée sur ses joues. Elle voit deux personnes penchées sur elle. Elle cligne des yeux. Elle ne parvient pas à les distinguer. Ils sont deux tâches floues au loin. Ils parlent. Mais elle ne comprend aucun mot. Ils sont peut-être allemands comme Tabitha. Son allemand est loin à présent. Elle tente de se concentrer sur les mots. Sa tête tourne. Elle ne voit rien. Son cœur s’accélère. Elle se dit qu’elle n’est pas capable de se rappeler un seul mot de quatre années à étudier l’allemand. C’est tellement loin à présent les années lycées. De la brume de son cerveau, un éclair jaillit alors. Ses lèvres s’étirent. On pourrait croire qu’elle sourit : « Grobheit ».

« What did she say ? », demande une voix.

« Elle a dit Grobheit, ça veut dire grossièreté en allemand », répond une deuxième voix.

« What did you say ? » demande à nouveau la première voix.

« It doesn’t mean anything, she says Grobheit which is a german word for rudeness. I think she’s not well. She needs water ».

Elle sent une main lui saisir le bras. Elle tente de redresser son corps. Elle cligne des yeux à nouveau, elle les voit plus nettement. Une femme aux cheveux courts et roses s’assied derrière elle. Elle lui passe une bouteille d’eau.

Elle dit : « Drink ».

L’homme à côté d’elle lui dit : « Bois ». Il allume une cigarette et secoue ses longues dread locks. « Tu es allemande ? ».

Elle secoue la tête. Elle explique qu’elle pensait les avoir entendu parler en allemand. La troisième secoue les épaules. Non. Ils ne parlaient pas allemand, mais elle est allemande. Elle s’appelle Claudia.

« Ca doit être mon accent. » Elle lui sourit. Ses cheveux longs et noirs encadrent un visage rond. Ses yeux sont rougis par les gaz.

« Voici Jean et Sally. Sally est anglaise. On ne se connaissait pas avant. On s’est juste rencontrés dans la cohue. On t’a vue tomber. On t’a ramassée ».

« Je suis Sacha », répond-elle.

Elle regarde autour d’elle. Il doit y avoir plusieurs centaines de personnes. Il fait noir à présent, mais elle distingue bien l’encerclement de centaines de policiers. Au centre personne ne bouge ou presque.

« Qu’est-ce qu’il se passe ? », demande-t-elle nerveuse.

« What ? » », demande Sally. Jean se penche vers elle et lui murmure quelques mots à l’oreille. Elle se lève d’un bond, faisant perdre l’équilibre à Sacha.

« What’s going on ? Your country is a fascist country. Fascists. They said that we are terrorists ! ». Elle hurle de rage.

Sacha se dit alors qu’elle ne comprend pas. Il y avait une manifestation. Une simple manifestation.

Les multiples définitions (Alex Schmidt et Berto Jongman en 1988 en listent 109 différentes) varient sur : l’usage de la violence (certaines comprennent des groupes n’utilisant pas la violence mais ayant un discours radical)…

Il y avait eu des pavés lancés, des coups de feu, ou dans le sens inverse. Elle ne savait plus. Elle avait faim et froid. Elle avait peur. Elle avait envie d’aller aux toilettes.

La foule se mit à bouger d’un seul coup. A coups de matraque ils séparaient la foule en groupes de cinquante personnes. Groupe par groupe, ils les faisaient avancer dans des cars aux couleurs de la police française. Les larmes s’échappèrent le long de ses joues sans qu’elle s’en rende compte. Elle s’adressa à Jean.

« Je ne comprends pas. Je me rendais à une manifestation. Je suis pacifiste. »

Jean secoua la tête.

« Dans quel monde tu vis ? Quantre ans d’état d’urgence, ça te dit quelque chose ? »

« Pas comme ça. Ca n’a jamais été comme ça ».

Une personne se retourne devant Sacha.

« Oui, cette fois il y a eu des morts ».

Un pavé gros comme son poing descend dans le ventre de Sacha. Elle blanchit.

…les techniques utilisées, la nature du sujet (mettant à part le terrorisme d’État),…

Puis elle se souvient. Les coups de feu. Le sang qui gicle à côté d’elle. Le sang sur le pavé. La violence des matraques. Ses genoux qui rompent. Le souffle qui se coupe. Il n’y a plus d’air à respirer. Il n’y a que la violence à l’état brut et les larmes.

…l’usage de la peur, le niveau d’organisation, l’idéologie, etc.

« Qui a tiré ? Qui a tiré ? Qui est mort ? »

Quelle importance qui est mort. Il est mort. Mort. Il y a eu des morts. Ils sont morts. Ils sont les nôtres. Ils ont glissés sur le pavé la gueule béante. Avec ce trou gigantesque dans la poitrine. Et ce sang qui ne s’arrête pas de couler. Alors qu’elle gravit les marches de l’autobus, Sacha voit encore le sang qui coule sur les dents brisés d’une jeune femme blonde, incrustées dans le pavé de la Place de la République. Ce sont nos morts. Nos mortes. Et pourtant ceux que l’on enferme c’est encore nous.

Dans nombre de définitions intervient aussi le critère de la victime du terrorisme.

Dans le car, les manifestants se serrent les uns contre les autres pour ne pas avoir froid. Ils chantent pour se donner du courage. Il y a une très belle chanson qu’un groupe fredonne au fond du car. Sacha leur demande ce que c’est. Un homme répond : « L’Estaca ».

Une femme aux cheveux rouges et aux lunettes rondes se place devant. Elle nous appelle « camarades », elle dit faire partie d’une organisation dont Sacha ne comprend pas le nom. Elle même porte un prénom de fleur ridicule comme Myosotis ou Marguerite. Elle veut rassurer tout le monde. Elle dit qu’il y a des droits. Elle les énumère. Elle parle d’avocats. Elle semble confiante. Un homme à la crête verte la bouscule.

« Ils en ont cramé trois, putain. Il faudra bien se couvrir. Il faudra trouver des fautifs. Il faudra trouver des boucs-émissaires. Des terroristes. »

Un grand nombre d’organisations politiques ou criminelles ont cependant recouru au terrorisme pour faire avancer leur cause ou en retirer des profits.

Tout le monde se hurle dessus à présent. Sacha se sent mal à nouveau. Elle vacille. Elle respire difficilement. Sally lui saisit la main et la serre fort. Elle lui sourit. Sacha se rend compte maintenant de l’odeur d’urine et de vomi qui se trouve dans ce bus. Il freine soudainement. Tout le monde se trouve projeté vers l’avant. Certains tombent. Les pieds de Sacha sont broyés par la lourdeur des bottes des autres. Sa respiration est coupée à nouveau et des centaines d’images lui arrivent devant les yeux tel un kaléidoscope.

Le brouillard qui l’enveloppe. Les flics partout. Un coup de feu. C’est sûr que c’est un coup de feu. Un vrai coup de feu. Elle a senti un poids s’effondrer à côté d’elle. Et devant elle, c’est le brouillard. Elle tâtonne dans le vide. Elle tente de s’accrocher. Mais sa main s’accroche au vide. Elle trébuche. Elle tombe. Au sol, il y a une masse inerte. Elle est certaine que c’est un corps. Instinctivement elle ferme les yeux.

Des partis de gauche comme de droite, des groupes nationalistes, religieux ou révolutionnaires, voire des États, ont commis des actes de terrorisme.

Ils les font descendre sur un immense parking désert. Au loin, Sacha peut distinguer des autobus garés. Plus loin encore, ils ont installé des hautes barrières. Une boule se forme dans sa gorge. Elle a froid. Elle a peur. Elle a envie de pleurer. Elle est en colère à nouveau. Elle se remémore la découverte du corps tombé à ses côtés, il y a quelques heures à peine. Elle se souvient de la gueule béante et déformée. Des ses cheveux blonds emmêlés. Du sang qui coule en filet sur le pavé Place de la République. Elle se souvient de ses yeux qui s’ouvrent. Elle se souvient de ce cri strident. Elle se souvient de son cri. Elle se souvient de cette veste verte et chaude trempée dans le sang. Elle se souvient de ses larmes de rage. Elle se souvient à présent avoir secoué ce corps par terre. Réveille-toi. Réveille-toi, bon sang.

Qui est morte ? Quelle importance puisque qu’elle est morte. Ce sont nos morts. Dans la nuit noire, vous emportez nos morts. Vous volez nos corps. Vous enfermez nos vivants.

Une constante du terrorisme est l’usage indiscriminé de la violence meurtrière à l’égard de civils…

Des spots à la lumière aveuglante les éclairent. Ils peuvent voir distinctement les hauts portails qui les entourent. Il n’y a plus rien à faire, ils sont cernés.

Après les coups de feu, il y a eu les pavés. Des dizaines de pavés qui volaient en l’air. Sacha s’est penchée, elle a ramassé une bouteille en verre et l’a jeté. Elle n’avait jamais rien jeté de sa vie. Elle était pacifiste. Elle était écologiste. En faisant ce geste, c’est toute sa rage violente qu’elle a jetée contre les policiers. Un geste vain. Un geste stérile. Un geste obsolète. Il n’y avait plus rien à faire. Ils approchaient à présent. Ils étaient beaucoup trop proches. Alors elle s’agenouilla. Il commençait à faire noir. Elle ne savait plus si c’était de la boue ou du sang. Elle s’accrocha au corps par terre. Elle lui murmura : « Tabitha. Réveille-toi, Tabitha ».

…dans le but de promouvoir un groupe…

Il y a le bruit des bottes. Les cris des gens partout autour d’elle. Mais elle reste accrochée au corps. Transie par le froid, elle se cramponne à la veste. Les larmes coulent. L’odeur du sang est insoutenable. Cette odeur de sang écaillé. Mélangé à l’odeur des gaz. L’idée qu’elle tient dans ses bras un cadavre la saisit. Elle vomit. Elle vomit sur le cadavre de son amie. Elle entend distinctement une voix. Elle lève la tête et voit distinctement le canon d’une arme pointée sur elle. Elle sent alors l’urine chaude couler le long de sa jambe gauche. Puis, elle s’évanouit.

…une cause ou un individu,…

A présent, le corps de Tabitha avait disparu. Il ne restait plus rien. Seulement l’odeur. L’odeur du sang. L’odeur de l’urine. L’odeur de vomi. Quelle importance qui est mort ? Puisque ce sont nos morts. Nos morts qu’on nous vole. Nos morts qu’on n’enterre pas. Et nos vivants qu’on enferme. La guerre est là.

Une voix résonne dans un haut-parleur.

« Vous êtes tous arrêtés dans le cadre de la procédure anti-terroriste ».

…ou encore de pratiquer l’extorsion à large échelle.

Sacha serre le poing. La guerre est là.

 

Texte : M.E

Image : James Hogge

 

Retour sans fin

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Je regarde le train freiner devant moi. Instinctivement, j’ai un mouvement de recul. Je me balance un peu d’avant en arrière. Je fume la dernière bouffée de cigarette. Je l’écrase alors qu’une grosse femme blonde devant moi appuie sur le bouton à droite de cette familière porte rouge. Je la regarde coulisser. Dans mon regard, il y a ce B encerclé qui s’imprime, qui s’incruste. Je pense comme un cancer. La grosse femme crie à un enfant des mots dans une langue qui m’est inconnue. Et pourtant ce sont ces mêmes mots qui me donnent un sentiment de réconfort. Ce sentiment que je pourrais résumer en une seule et unique phrase : « Je suis de retour au pays ». Tandis que je grimpe les marches pour accéder au wagon, je souris malgré mon angoisse. J’énumère dans ma tête les choses qui me plaisent, qui m’ont manqué, que je veux revoir : le chocolat, la bière, le cornet de frites mayo, le prix des clopes, les champs à perte de vue, les vaches partout, les petits sentiers dans les bois l’été, l’odeur de la terre après la pluie, ma mère.

Le train est bruyant. En face, l’enfant blond hurle à en devenir rouge. Sa mère le gifle. Je pose une main sur mon ventre. Les larmes me montent aux yeux. Je me tourne un peu sur le côté, je plisse les yeux, je serre les dents, pour ne pas sentir la douleur dans ma poitrine. Tout dans ce train me rappelle toutes les choses que je déteste ici : les gens, les hommes, la campagne, les champs à perte de vue, la pluie, le silence, l’odeur des tracteurs, ma mère. Lire la suite

Terrorisme

métroJour 1
Le bruit de la rame vrille dans ses tympans. Elle regarde le reflet s’étaler sur l’épaisse vitre. Elle mordille ses doigts, arrachant la peau usée. Elle évite le regard de l’homme assis en face d’elle. Elle sait qu’il la regarde. Ses yeux à lui, lui brûlent sa peau à elle. Elle lève les yeux vers le plan de la ligne. La petite lumière clignote sur la station Exelmans. A l’ouverture des portes, l’homme descend. Elle soupire profondément. L’angoisse monte encore un peu. Elle boit l’ultime gorgée de café, déçue. Porte de Saint-Cloud. Elle descend, marche rapide perchée sur ses talons rouges qui lui provoquent une douleur lancinante dans le dos. Sa bouche se tord en une moue. Sortie 5. Avenue de Versailles. Elle s’arrête devant le Mac Donald’s. Elle sort son téléphone portable. 14H55. Pas le temps d’un autre café. A peine le temps d’une cigarette. Elle l’allume. Elle se regarde dans la vitre. Elle a toujours cette sensation étrange en se regardant, comme si son corps ne lui appartenait pas. D’une main, elle attache ses longs cheveux bouclés rouges en un chignon. Elle écrase sa cigarette à demi consumée sur le trottoir. Elle s’éloigne avec ce sentiment de culpabilité de faire partie de ces gens qui bousillent la planète. Elle s’arrête au numéro 110 de la rue et pianote le code 30b678. L’immeuble est luxueux. Même le hall respire la richesse. Elle déteste ce quartier. Elle monte 3 étages à pieds. Déjà sa respiration est haletante. La cigarette. Elle appuie sur la sonnette de la porte à sa gauche.

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