Fragments

212A ma sœur

Je ne sais plus quels mots utiliser, quels mots écrire, quelles images emprunter pour te dire, pour tout te dire. Je ne peux pas parler. Je ne peux pas dire mon ventre qui se tord, je ne peux pas dire l’air qu’il me manque pour respirer. Je ne peux pas décrire le mal de mer, l’envie de hurler, l’envie de pleurer. Je ne peux pas te dire tout ce que tu vas me manquer et mon cœur qui se brise. Mon moi qui se craquèle. Mes fractures qui se font jour. Je ne peux pas dire ma sœur, tout ce que me fait ton départ. Si je ne peux pas le dire, c’est parce que je ne peux pas y penser. Je ne peux penser au nombre de kilomètres qui vont nous séparer et qui donnent le vertige.

Je ne peux pas penser à ma tristesse de te voir partir.

Je ne peux pas pleurer sur ton départ.

Je ne veux pas réfléchir au vide qui va s’installer quand tu seras partie.

Alors que me reste-t-il à dire, que me reste-t-il à écrire, que me reste-t-il ? Que nous reste-t-il ma sœur ?

Il reste les bribes. Il reste les fragments. Il reste les morceaux de nous.

Je veux t’écrire ces morceaux, pour que tu les garde en toi, pour que tu t’en souviennes, pour apaiser ta peine quand tu souffres, pour te faire sourire quand tu regarderas la mer.

La nuit

Je me souviens des nuits, ma sœur. Pendant de longues années, les nuits étaient les nôtres. Elles nous appartenaient. Je me souviens, ma sœur. Je me souviens de nos lits disposés côte à côte, ou l’un en face de l’autre. Je me souviens des histoires que l’on se racontait en chuchotant. Je me souviens des murmures dans le noir. Je me souviens de nos discussions. Je ne me souviens pas vraiment de leur contenu, mais je me souviens que c’était parfois animé.

Je me souviens de cette phrase que tu trouvais ridicule. « Tu dors ? ». Tu disais que quand tu dors, tu dors, tu ne réponds pas. Alors parfois, pour m’embêter, tu répondais : « Oui ».

Je me souviens aussi que nous repoussions les limites du sommeil le plus loin possible. Parfois, on voulait jouer à faire « une nuit blanche », parfois nous voulions juste jouer encore un peu et ne pas s’endormir. Et je me souviens de cette fois, où nous avions pris plein de jouets. Je crois que c’était notre époque petits poneys mais je n’en suis pas certaine. On avait mis tous ces jouets dans nos lits en hauteur et nous avions joué pendants des heures, à moins que cela soit des minutes et que c’est mon esprit d’enfant qui tord la réalité. Soudain, nous avons entendu quelqu’un monter l’escalier, nous avons alors mis tous les jouets dans un des deux lits et nous sommes couchés dans l’autre lit. Nous étions tellement épuisée que nous nous sommes endormies comme cela, laissant un tas de jouets dans le second lit.

Je me souviens de ces nuits où les parents n’étaient pas là et que l’on écoutait les grincements du plancher. Je me souviens que nous nous faisions peur, que nous parlions des cambrioleurs et puis tu t’endormais et moi je crevais de peur. Tu étais toujours la plus courageuse ma sœur. J’étais la trouillarde. Souvent, j’avais le sentiment de ne pas être la grande sœur. Je me souviens que ça me rassurait que tu sois là, parfois j’entendais ta respiration quand tu dormais et ça me permettait de m’endormir moi aussi.

Mais, je me souviens de cette fois où tu avais de la fièvre et que tu avais fait un cauchemar. Tu bougeais dans tous les sens, essayant d’empêcher les rochers virtuels qui te tombaient dessus. Alors je suis venue dans ton lit, je t’ai parlé et j’ai pris ta main et tu t’es calmée.

Les jeux

Je me souviens des jeux. De nos jeux. Je me souviens de chaque jeu. Je me souviens que tu voulais toujours tout bien préparer. Et que moi je voulais griller les étapes. Ca t’énervait mon impatience.

Je me souviens qu’on aimait se déguiser, et s’évader un peu. Je me souviens du petit magasin, et des faux yaourts à boire. Je sais qu’il y avait des jeux qu’on inventait. Je sais qu’on se disputait aussi. Je sais qu’il y avait un monde parallèle dans lequel il n’y avait que nous deux. Je ne sais pas quand cette bulle a éclaté, mais je sais qu’elle est toujours présente dans un coin de ma tête.

Je me souviens que tu voulais toujours aller dans le jardin, et que je n’aimais pas trop ça. Je crois que je préférais lire au chaud dans mon lit. Tu faisais toujours des choses qui me semblaient dangereuses, et pour ça je t’admirais.

Mais je me rappelle de la fresque murale que nous avions peinte. Je croyais que j’avais du talent en peinture. J’ai revu cette fresque en photo, heureusement que j’ai choisi d’être écrivaine.

Je me souviens de la première histoire que j’ai écrite. Nous l’avions écrite ensemble. C’était une BD, tu avais dessiné et j’avais fait le scénario. A moins que ça soit le contraire. Je ne me souviens plus de l’histoire, mais c’était une histoire avec un lapin.

L’école

Je me souviens que l’école a toujours été une souffrance pour moi. Je crois que tu aimais bien. J’étais douée à l’école et toi aussi. Mais pendant longtemps, je me sentais isolée, je n’arrivais pas à me faire des amis et tu étais meilleure que moi.

Parfois, j’avais le sentiment que tu parlais pour nous deux que tu communiquais pour moi avec les autres. Moi je parlais toujours trop ou pas assez.

Quand on était petite, les institutrices confondaient nos prénoms, je pensais naïvement que c’était parce qu’on se ressemblait.

Je me disputais toujours avec nos amies et quand on se faisait « la guerre », tu étais toujours de mon côté.

Je me souviens du moment où j’ai dû continuer l’école sans toi. Je me souviens de la boule d’angoisse pour réussir à avancer sans toi.

Je me souviens de la terreur que provoquait en moi d’aller en cours. Je ne me sentais jamais à ma place. Un jour, en rentrant de l’école, je t’avais demandé qui de tes amies était ta meilleure amie. Tu avais répondu que c’était moi, et mon cœur a manqué un battement.

Grandir

Après les années passent et on grandit. On fait des tas d’expériences des plus belles aux plus connes. On se prend des baffes dans la gueule. Dans mon cas, pas seulement au sens figuré. On avance dans la vie en s’écorchant les mains, en se prenant des coups, en se relevant et en s’écrasant encore. On a grandi, un jour. Peut-être même qu’on grandit encore. Je crois que par moment on s’est perdu de vues, et puis on s’est retrouvées, parfois pour se perdre encore. Parfois, j’oubliais de t’appeler. Parfois c’était toi. Parfois tu étais là. Parfois, j’étais aux abonnés absents. Je ne sais pas combien de fois tu m’as empêchée de tanguer. Combien de fois tu m’as empêchée de tomber. Combien de fois tu n’as pas réussi mais que tu m’as ramassée. Tu pars et j’ai encore tant d’histoires à raconter. Tu pars et je pense à tant de souvenirs. Tu pars et je voudrais raconter cette fois où nous avions cru que nous allions mourir de froid dans une tente, cette fois où l’on avait perdu notre mère dans un aéroport en Chine, cette fois où encore tu m’as chuchoté que ça irait, cette fois où je t’ai consolé, cette fois où tu étais là…

Nos souvenirs nous appartiennent pour toujours.

Mais puisque tu pars et que je ne sais plus quoi dire, il ne me reste plus qu’à dire une seule chose : « Je t’aime et je vais bien ne t’en fais pas ».

Texte : M.E

Photo : Aïcha Rapsaet

 

Dix ans

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Dans quelques semaines, ça fera dix ans. Dix ans que tu me hantes. Dix ans que je me cache. Dix ans que je marche sur la pointe des pieds. Dix ans que t’es là. Dans un coin de ma tête, toujours prêt à me tordre le bras. Dix ans que tu me fais peur. Dix ans que tu me fous la rage au ventre.

Dix ans c’est long. J’ai le sentiment que ça fait dix ans que j’attends que ça fasse dix ans. Dix ans parce que c’est un chiffre rond. Un chiffre rond que je pourrais mettre dans une boîte, fermer le couvercle, ranger dans une armoire que je n’ouvrirais plus jamais.

Dix ans c’est long. Ca fait dix ans de cauchemars. Dix ans à se souvenir. De toi, de tes traits déformés. De ta rage. De ta rage au-dessus de moi. Et de la pluie. De la route mouillée. Et de moi, de moi qui croule sous ta haine.

Dix ans c’est la date où tu as montré que tu me détestais publiquement. Tu as montré toute ta rage à mon encontre. Où je ne pouvais plus reculer. Où je devais admettre que tu étais violent.

Mais ça ne fait pas dix ans. Ca fait bien plus de dix ans que tu m’as violé pour la première fois. Ca fait bien plus de dix ans que tu m’as balancé contre un mur pour la première fois. Ca fait bien plus de dix ans que tu m’as tordu le bras dans un bal de village un jour d’été. Bien plus de dix ans que tu t’es tailladé le ventre avec un couteau pour me dire que je devais supporter la douleur. Plus de dix ans que tu m’as dit que j’étais une pute. Plus de dix ans que tu m’as dit d’arrêter de m’habiller comme ça. Que je me maquillais trop. Que j’étais trop grosse. Plus de dix ans aussi que tu m’as dit que j’étais folle.

Dix ans c’est long. Mais c’est moins long que les deux années où tu m’as torturée. C’est moins long qu’une nuit passée avec toi, nue dans un coin de ma chambre à pleurer de douleur. Dix ans c’est long. Mais c’est moins long que de se faire violer, c’est moins long que de se faire humilier, c’est moins long que la nuit où tu m’as frappée. C’est moins long que de boiter. C’est moins long que de voir ses visages qui ne bougent pas. C’est nettement moins long.

Ca fait dix ans que je raconte mon histoire. C’est presque banal comme histoire. J’avais dix-sept ans. J’ai rencontré un garçon. Il n’était même pas beau. Mais il était gentil. J’avais terriblement besoin qu’on m’aime, parce que mon père s’était barré. Parce que j’étais seule et larguée. Alors je suis restée.

La première nuit qu’on a passé ensemble, il m’a réveillée et a jeté tous les oreillers par terre. Je suis restée.

Pendant de longues soirées, il me déshabillait entièrement puis partait me laissant seule et nue. Je suis restée.

Je ne me souviens pas quelle a été la première fois où il m’a violé. Mais je me souviens de cette fois dans un grenier où je vomissais à cause de l’alcool ingurgité.

Je suis restée.

Je ne me souviens pas la première fois où il m’a insulté, mais je me souviens que ma mère m’a dit que je ne trouverais jamais de garçon plus gentil que lui.

Parfois, des nouveaux souvenirs reviennent. Je les laisse venir à moi à présent.

Ca fait dix ans que je raconte cette histoire. C’est une histoire parmi tant d’autres. C’est presque devenue une fiction. Il est devenu un personnage de mon imaginaire. Je ne dis presque jamais son prénom. Parfois je n’ai plus de larmes pour pleurer. Parfois je suis en boule dans mon lit prostrée. Ca fait dix ans.

Ca va mieux. Je ne sais plus ce qu’il y a à raconter. Je ne sais plus ce qu’il y a à ajouter. Que pourrais-je encore dire de plus ? Parfois, j’oublie même que je veux le tuer. Parfois, j’ai presque pitié de lui.

Ca fait dix ans, et c’est une histoire banale que je raconte. J’ai dix-sept ans, je dois faire cinquante kilos pour 177 centimètres. Je suis anorexique depuis mes douze ans. Les gens ne m’aiment pas. Je suis mal dans ma peau. Je bois trop. Je fume trop. Je déteste l’école. Je déteste les gens. J’ai fait l’amour avec un garçon un an auparavant. J’ai détesté ça. Je l’ai rencontré et je suis tombée amoureuse. D’un garçon pas trop beau, pour qu’il m’aime beaucoup et qu’il ne me quitte pas.

Ca fait dix ans que je raconte cette histoire. Je peux la raconter de mille façons. Parfois, je la raconte avec plein d’humour. Parfois, je la raconte en entier, avec les moments de violence. Et toi, mon interlocuteur, tu as envie de me prendre dans les bras. Tu as de la rage dans le ventre. Tu te demandes comment j’ai fait. Comment j’ai fait pour vivre.

Alors, je dis que je me suis accrochée. Et que j’ai continué. Que j’ai tangué. Que je suis tombée plus d’une fois. C’est pas une recette miracle. C’est dix ans à s’accrocher aux autres, à chercher du vrai amour, celui où tu ne te prends pas des baffes dans la tronche. Mais comment tu fais la différence, quand tu as appris la sexualité par la torture, par la violence. Tu ne fais pas la différence. Au début. Après ça vient. Mais c’est long putain. Et tu te plantes beaucoup. Parfois, tu fuis quand les gens t’aiment trop. Parfois tu restes quand ils ne t’aiment pas assez. Parfois tu marches sur un fil au bord du vide.

Tu rêves de crever quinze fois, pour arrêter d’y penser. Parfois tu survis juste. T’es à peine vivante. Parfois ça va mieux, et parfois c’est pire. Dix ans que je mets de la distance entre nous. Dix ans que les gens me regardent désolés. Désolés de tout. Désolés que j’ai vécu ça. Désolés de l’horreur. Désolés de ma survivance. Dix ans que je hurle, que je pleure. Dix ans que je veux briser le silence. Le silence à rebours. Dix ans que je te vois sur moi. Alors je hurle. Je hurle, parce que je n’ai pas hurlé avant.

Dix ans que je brise le silence.

Dix ans que j’écris sur lui. Sur toi.

Dix ans c’est long.

Dix ans que je sais qu’il n’y aura pas de point final à cette histoire.

Texte : M.E

Photo : M.E

Voix : M.E

 

 

La fracture

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Tu es là, assise sur un lit, enveloppée dans un drap blanc, qui jaunit par endroits, sur lequel sont brodées des initiales en rouge « H.V. M. », dans une chambre aux murs décrépits. Les gens hurlent dehors. Ils passent et repassent tels des automates, avec leurs yeux exorbités prêts à s’enfuir de leur corps. Et puis toi, tu es là, assise. Tu ne bouges pas. Tes mains tremblent. Avec une infime concentration, tu ouvres puis refermes tes doigts sur ta paume comme si cette simple sensation pouvait les empêcher de trembler. Parfois, tu regardes par la fenêtre et tu souris. Puis la minute d’après, tu as ce regard dans le vague et s’installe alors la douleur, la souffrance, la tristesse, la violence et la mort. Quelqu’un ouvre la porte vitrée devant toi que tu as fermée fébrilement à double tour, il y a une heure, par peur du dehors ; par peur des autres. L’homme devant toi en blouse blanche te demande si ça va. L’homme n’a pas de visage, il est juste un autre homme alors tu agrippes le drap et tu dis « oui ». Il n’y a pas d’autre réponse à donner. Parce que cet homme sans visage dans cette chambre qui n’est pas la tienne, tu ne veux surtout pas qu’il reste, tu ne veux surtout pas qu’il t’observe. Tu ne veux pas qu’il te touche, tu ne veux pas qu’il touche aux plaies purulentes qui ornent ton corps, tu ne veux pas croiser son regard, car tu ne sais pas ce que tu pourrais y voir.

Parfois quand tu éteins la lumière quand il fait nuit, tu vois une autre personne que celle qui se trouve dans ton lit, tu vois des traits qui ne sont pas les siens, tu vois son visage qui se déforme, qui s’émacie, pour devenir ce visage au teint cireux dont les cicatrices défigurent une bouche qui t’as embrassé de gré ou de force. Et d’un seul coup, la personne qui dort à côté de toi, parce qu’elle t’aime ou bien qu’elle veut simplement dormir avec toi, ouvre les yeux, et son regard est bleu électrique. Soudain tu es dépossédée de ton corps car ton corps est prostré tel une ombre dans le coin de la pièce. Tapi dans un coin. Et ce corps désincarné pleure et hurle de douleur, et il répète comme une litanie « Pourquoi ». Et tous ces « pourquoi » te font hurler, tu allumes la lumière, tu touches la personne réelle qui se trouve dans ton lit, elle se retourne et dit « Tu ne dors pas ? ». Toi tu ne réponds pas, parce que tu ne sais plus qui est cette personne et même avec la lumière allumée, il reste la part d’ombre du souvenir de ton corps nu et glacé qui ne dit rien, mais si on tend l’oreille, on entend comme un murmure qui sonne comme un « je t’aime ».

A l’hôpital, il n’y a personne dans mon lit, mais les ombres elles sont toujours tapies dans les creux de ma mémoire tronquée, fracturée. Alors assise sur ce lit, je roule distraitement une cigarette puis, je me lève péniblement. Chaque pas que je fais me semble douloureux tant il est difficile de maintenir l’équilibre de ce corps cabossé, écorché, détruit. Ce corps qui n’est plus corps. Je m’assieds au soleil, je rabats les manches de mon pull pour tenter de camoufler les blessures non pas aux autres, ces pantins dont on aurait coupé les fils, ces pantins aux membres, aux gestes désorientés. Mais à moi-même, à l’autre moi, celle qui n’est pas folle, celle qui me regarde avec amertume, celle qui est l’autre et qui dit « tu » plutôt que « je, moi » à mon égard, celle qui est lucide, celle qui dit que la société est malade, pas celle qui écorche ses bras avec ses ongles pour nettoyer la saleté de son irrationnelle culpabilité.

Je ne sais plus quand et comment je me suis retrouvée là, à quel moment exact se trouve la rupture dans ma tête. Parfois, je me dis que c’est cette vision de corps décharnés, souvent je me dis que c’est la vision de ma propre mort, de ce corps désossé, presque le mien, le goût âcre du sang dans ma bouche et la sensation du béton humide quand ma tête cogne, ricoche dans un bruit sourd. Je ne pleure pas. Je ne bouge pas parce que tous mes muscles sont atrophiés et j’ai cette horrible douleur qui me prend dans le bas du ventre. Je suis au-dessus de moi avec lui, et je vois mon corps sans vie et je guide sa main pour me frapper, encore et encore.

Il y a des jours où tu n’es plus là, où tu ne te trouves plus dans ta tête. Tu es allongée par terre, à même le sol et il semble humide, comme une route mouillée par une pluie fine. Tu ne ressens plus rien. Tu entends juste des cris, des cris douloureux, presque comme des pleurs. Tu fermes les yeux. Tu serres les poings si fort jusqu’à te faire mal, et sous le repli de tes paupières tu vois une femme nue et à quatre pattes, un corps d’une blancheur livide au-dessus d’elle avec sa main. Il tire violemment sur ses cheveux tant et si bien que sa tête forme un angle droit avec son dos, de l’autre main il agrippe un objet en métal et la frappe. Tu sais qu’elle serre les dents très fort, mais qu’elle ne pleure pas. Pas encore. Pas tout de suite. Tu sais qu’elle ne dit rien, parce qu’elle a peur, et qu’elle se dit que si elle ne dit rien, ça passera plus vite.

J’ouvre les yeux. Je me relève, face au miroir, je scrute chaque trait de mon visage, puis je soulève mon t-shirt, je vois mes seins, et mon ventre et je vois que ce corps est identique au corps agenouillé. Je vois ce corps souillé, dégradé. Je vois ce corps honteux. Je dis alors que la société est malade, parce qu’il n’y a rien d’autre à dire. Je vois mon corps et je ne l’aime pas. Je regarde mes seins et je vois ses mains dessus, et je me souviens de chaque sensation quand il posait ses doigts sur moi, alors je dis « tu » pour ne pas dire « je ». Pour ne pas être folle, je me fracture. Je me fracture en deux en trois, en dix et puis en mille et j’enfouis chaque morceau de moi au fond de ma mémoire.

A l’hôpital, le médecin te demande toujours si tu veux mourir, alors tu réponds inlassablement non. Tu réponds non, car à quoi bon mourir quand on est déjà morte, mais tu ne dis pas ça. Tu ne dis pas que parfois tu sembles sans vie, tu n’expliques pas la fracture de ton corps, de ta tête. Tu dis que tu aimes la vie mais que la vie, elle ne t’aime pas. Ce n’est pas vraiment un mensonge, tu vois, c’est juste plus pratique de dissimuler ta haine de moi sous un masque de victime, pour ne pas dire « je suis coupable ». Coupable d’avoir aimer la haine. Coupable de ne pas être partie. Coupable de ne pas avoir donné le premier coup. Coupable d’être revenue encore et encore. Coupable de ne pas avoir compris ce qui se passait. Coupable de t’être blotti contre lui et de s’être dit « ça ira mieux ». Coupable de ne pas avoir parlé. Coupable de ne pas l’avoir tué.

Coupable. Coupable. Coupable. Coupable.

Je préfère le « pourquoi » à la réponse qui hante mon sommeil. Alors je me fracture. Je trace une ligne entre toi, la folle, l’oiseau en cage et qui se cogne contre les murs, et moi la femme forte qui frappe plus fort que l’autre, la survivante mais qui ne se laisse jamais faire. Et entre toi et moi, tu vois, il y a ce gouffre de perte de mémoire qui me réveille la nuit, qui m’empêche de dormir. Il y a ce gouffre d’angoisse qui m’empêche d’aimer chaque personne qui veut le faire parce que je n’ai pas de mémoire passée.

Aujourd’hui, je suis et tu es, cette personne stoïque au milieu d’une cour d’hôpital, autour de toi, de moi, les corps, les gens inadaptés, malades, bourreaux-victimes, d’une autre, d’un autre. Et toi, tu essayes d’aller mieux de recoller les morceaux et moi j’ai cette espèce de rictus cynique qui s’affiche sur mon visage, toujours lucide, car je sais que nous sommes une fracture impossible à réparer.

Texte : M.E.

Photo : M.E, L’autoroute, Milan

Terrorisme (2)

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Le bruit de la sirène retentit. Une foule court dans tous les sens. Elle tente de s’agripper à son amie, mais sa main accroche le vide. Elle est déséquilibrée, elle tombe. Son genou râpe le béton humide, avec sa main elle touche le trou béant de son collant violet, sa peau est visqueuse, il commence à faire noir. Elle ne peut pas déterminer si c’est de la boue ou du sang. Elle est par terre à présent, elle ne voit plus rien, ses yeux piquent. Ils brûlent, les larmes coulent toutes seules. L’odeur du gaz la prend à la gorge. Elle suffoque. Il fait froid. Un froid glacial, un froid de novembre. Il faisait chaud dans la journée. Un peu. Ils étaient nombreux. En tout cas, elle en avait eu l’impression, elle avait passé sa veste à Tabitha qui était venue sans écharpe pour couvrir sa bouche.

Elle se sent faiblir à présent. Elle tend sa main devant elle pour vérifier les tremblements. Elle serre et desserre ses doigts contre sa paume. Elle ne se souvient plus depuis combien de temps elle n’a plus mangé. Ni depuis combien de temps elle est là. Elle ne se souvient plus de rien à présent. Les lumières au loin deviennent floues. Elle pense qu’elle va s’évanouir. Elle tente de crier. Aucun son ne semble vouloir s’échapper de ses lèvres. Elle voit soudain une armée de bottes noires s’approcher d’elle. Elle lève les bras en l’air. Alors qu’elle sent qu’on la soulève violemment. Elle entend distinctement le mot « terroriste ».

Le terrorisme est l’usage de la violence envers des innocents à des fins religieuses, politiques ou idéologiques…

 Elle perdit connaissance.

Elle fut réveillée par la sensation de l’eau glacée sur ses joues. Elle voit deux personnes penchées sur elle. Elle cligne des yeux. Elle ne parvient pas à les distinguer. Ils sont deux tâches floues au loin. Ils parlent. Mais elle ne comprend aucun mot. Ils sont peut-être allemands comme Tabitha. Son allemand est loin à présent. Elle tente de se concentrer sur les mots. Sa tête tourne. Elle ne voit rien. Son cœur s’accélère. Elle se dit qu’elle n’est pas capable de se rappeler un seul mot de quatre années à étudier l’allemand. C’est tellement loin à présent les années lycées. De la brume de son cerveau, un éclair jaillit alors. Ses lèvres s’étirent. On pourrait croire qu’elle sourit : « Grobheit ».

« What did she say ? », demande une voix.

« Elle a dit Grobheit, ça veut dire grossièreté en allemand », répond une deuxième voix.

« What did you say ? » demande à nouveau la première voix.

« It doesn’t mean anything, she says Grobheit which is a german word for rudeness. I think she’s not well. She needs water ».

Elle sent une main lui saisir le bras. Elle tente de redresser son corps. Elle cligne des yeux à nouveau, elle les voit plus nettement. Une femme aux cheveux courts et roses s’assied derrière elle. Elle lui passe une bouteille d’eau.

Elle dit : « Drink ».

L’homme à côté d’elle lui dit : « Bois ». Il allume une cigarette et secoue ses longues dread locks. « Tu es allemande ? ».

Elle secoue la tête. Elle explique qu’elle pensait les avoir entendu parler en allemand. La troisième secoue les épaules. Non. Ils ne parlaient pas allemand, mais elle est allemande. Elle s’appelle Claudia.

« Ca doit être mon accent. » Elle lui sourit. Ses cheveux longs et noirs encadrent un visage rond. Ses yeux sont rougis par les gaz.

« Voici Jean et Sally. Sally est anglaise. On ne se connaissait pas avant. On s’est juste rencontrés dans la cohue. On t’a vue tomber. On t’a ramassée ».

« Je suis Sacha », répond-elle.

Elle regarde autour d’elle. Il doit y avoir plusieurs centaines de personnes. Il fait noir à présent, mais elle distingue bien l’encerclement de centaines de policiers. Au centre personne ne bouge ou presque.

« Qu’est-ce qu’il se passe ? », demande-t-elle nerveuse.

« What ? » », demande Sally. Jean se penche vers elle et lui murmure quelques mots à l’oreille. Elle se lève d’un bond, faisant perdre l’équilibre à Sacha.

« What’s going on ? Your country is a fascist country. Fascists. They said that we are terrorists ! ». Elle hurle de rage.

Sacha se dit alors qu’elle ne comprend pas. Il y avait une manifestation. Une simple manifestation.

Les multiples définitions (Alex Schmidt et Berto Jongman en 1988 en listent 109 différentes) varient sur : l’usage de la violence (certaines comprennent des groupes n’utilisant pas la violence mais ayant un discours radical)…

Il y avait eu des pavés lancés, des coups de feu, ou dans le sens inverse. Elle ne savait plus. Elle avait faim et froid. Elle avait peur. Elle avait envie d’aller aux toilettes.

La foule se mit à bouger d’un seul coup. A coups de matraque ils séparaient la foule en groupes de cinquante personnes. Groupe par groupe, ils les faisaient avancer dans des cars aux couleurs de la police française. Les larmes s’échappèrent le long de ses joues sans qu’elle s’en rende compte. Elle s’adressa à Jean.

« Je ne comprends pas. Je me rendais à une manifestation. Je suis pacifiste. »

Jean secoua la tête.

« Dans quel monde tu vis ? Quantre ans d’état d’urgence, ça te dit quelque chose ? »

« Pas comme ça. Ca n’a jamais été comme ça ».

Une personne se retourne devant Sacha.

« Oui, cette fois il y a eu des morts ».

Un pavé gros comme son poing descend dans le ventre de Sacha. Elle blanchit.

…les techniques utilisées, la nature du sujet (mettant à part le terrorisme d’État),…

Puis elle se souvient. Les coups de feu. Le sang qui gicle à côté d’elle. Le sang sur le pavé. La violence des matraques. Ses genoux qui rompent. Le souffle qui se coupe. Il n’y a plus d’air à respirer. Il n’y a que la violence à l’état brut et les larmes.

…l’usage de la peur, le niveau d’organisation, l’idéologie, etc.

« Qui a tiré ? Qui a tiré ? Qui est mort ? »

Quelle importance qui est mort. Il est mort. Mort. Il y a eu des morts. Ils sont morts. Ils sont les nôtres. Ils ont glissés sur le pavé la gueule béante. Avec ce trou gigantesque dans la poitrine. Et ce sang qui ne s’arrête pas de couler. Alors qu’elle gravit les marches de l’autobus, Sacha voit encore le sang qui coule sur les dents brisés d’une jeune femme blonde, incrustées dans le pavé de la Place de la République. Ce sont nos morts. Nos mortes. Et pourtant ceux que l’on enferme c’est encore nous.

Dans nombre de définitions intervient aussi le critère de la victime du terrorisme.

Dans le car, les manifestants se serrent les uns contre les autres pour ne pas avoir froid. Ils chantent pour se donner du courage. Il y a une très belle chanson qu’un groupe fredonne au fond du car. Sacha leur demande ce que c’est. Un homme répond : « L’Estaca ».

Une femme aux cheveux rouges et aux lunettes rondes se place devant. Elle nous appelle « camarades », elle dit faire partie d’une organisation dont Sacha ne comprend pas le nom. Elle même porte un prénom de fleur ridicule comme Myosotis ou Marguerite. Elle veut rassurer tout le monde. Elle dit qu’il y a des droits. Elle les énumère. Elle parle d’avocats. Elle semble confiante. Un homme à la crête verte la bouscule.

« Ils en ont cramé trois, putain. Il faudra bien se couvrir. Il faudra trouver des fautifs. Il faudra trouver des boucs-émissaires. Des terroristes. »

Un grand nombre d’organisations politiques ou criminelles ont cependant recouru au terrorisme pour faire avancer leur cause ou en retirer des profits.

Tout le monde se hurle dessus à présent. Sacha se sent mal à nouveau. Elle vacille. Elle respire difficilement. Sally lui saisit la main et la serre fort. Elle lui sourit. Sacha se rend compte maintenant de l’odeur d’urine et de vomi qui se trouve dans ce bus. Il freine soudainement. Tout le monde se trouve projeté vers l’avant. Certains tombent. Les pieds de Sacha sont broyés par la lourdeur des bottes des autres. Sa respiration est coupée à nouveau et des centaines d’images lui arrivent devant les yeux tel un kaléidoscope.

Le brouillard qui l’enveloppe. Les flics partout. Un coup de feu. C’est sûr que c’est un coup de feu. Un vrai coup de feu. Elle a senti un poids s’effondrer à côté d’elle. Et devant elle, c’est le brouillard. Elle tâtonne dans le vide. Elle tente de s’accrocher. Mais sa main s’accroche au vide. Elle trébuche. Elle tombe. Au sol, il y a une masse inerte. Elle est certaine que c’est un corps. Instinctivement elle ferme les yeux.

Des partis de gauche comme de droite, des groupes nationalistes, religieux ou révolutionnaires, voire des États, ont commis des actes de terrorisme.

Ils les font descendre sur un immense parking désert. Au loin, Sacha peut distinguer des autobus garés. Plus loin encore, ils ont installé des hautes barrières. Une boule se forme dans sa gorge. Elle a froid. Elle a peur. Elle a envie de pleurer. Elle est en colère à nouveau. Elle se remémore la découverte du corps tombé à ses côtés, il y a quelques heures à peine. Elle se souvient de la gueule béante et déformée. Des ses cheveux blonds emmêlés. Du sang qui coule en filet sur le pavé Place de la République. Elle se souvient de ses yeux qui s’ouvrent. Elle se souvient de ce cri strident. Elle se souvient de son cri. Elle se souvient de cette veste verte et chaude trempée dans le sang. Elle se souvient de ses larmes de rage. Elle se souvient à présent avoir secoué ce corps par terre. Réveille-toi. Réveille-toi, bon sang.

Qui est morte ? Quelle importance puisque qu’elle est morte. Ce sont nos morts. Dans la nuit noire, vous emportez nos morts. Vous volez nos corps. Vous enfermez nos vivants.

Une constante du terrorisme est l’usage indiscriminé de la violence meurtrière à l’égard de civils…

Des spots à la lumière aveuglante les éclairent. Ils peuvent voir distinctement les hauts portails qui les entourent. Il n’y a plus rien à faire, ils sont cernés.

Après les coups de feu, il y a eu les pavés. Des dizaines de pavés qui volaient en l’air. Sacha s’est penchée, elle a ramassé une bouteille en verre et l’a jeté. Elle n’avait jamais rien jeté de sa vie. Elle était pacifiste. Elle était écologiste. En faisant ce geste, c’est toute sa rage violente qu’elle a jetée contre les policiers. Un geste vain. Un geste stérile. Un geste obsolète. Il n’y avait plus rien à faire. Ils approchaient à présent. Ils étaient beaucoup trop proches. Alors elle s’agenouilla. Il commençait à faire noir. Elle ne savait plus si c’était de la boue ou du sang. Elle s’accrocha au corps par terre. Elle lui murmura : « Tabitha. Réveille-toi, Tabitha ».

…dans le but de promouvoir un groupe…

Il y a le bruit des bottes. Les cris des gens partout autour d’elle. Mais elle reste accrochée au corps. Transie par le froid, elle se cramponne à la veste. Les larmes coulent. L’odeur du sang est insoutenable. Cette odeur de sang écaillé. Mélangé à l’odeur des gaz. L’idée qu’elle tient dans ses bras un cadavre la saisit. Elle vomit. Elle vomit sur le cadavre de son amie. Elle entend distinctement une voix. Elle lève la tête et voit distinctement le canon d’une arme pointée sur elle. Elle sent alors l’urine chaude couler le long de sa jambe gauche. Puis, elle s’évanouit.

…une cause ou un individu,…

A présent, le corps de Tabitha avait disparu. Il ne restait plus rien. Seulement l’odeur. L’odeur du sang. L’odeur de l’urine. L’odeur de vomi. Quelle importance qui est mort ? Puisque ce sont nos morts. Nos morts qu’on nous vole. Nos morts qu’on n’enterre pas. Et nos vivants qu’on enferme. La guerre est là.

Une voix résonne dans un haut-parleur.

« Vous êtes tous arrêtés dans le cadre de la procédure anti-terroriste ».

…ou encore de pratiquer l’extorsion à large échelle.

Sacha serre le poing. La guerre est là.

 

Texte : M.E

Image : James Hogge

 

Lettre à mon père (2)

porte

Tu me demandes pourquoi mon silence. Dans ma tête, je grommelle que je n’ai pas le temps. Que je n’ai pas que ça à faire de te répondre. Je suis débordée. Mais le temps passe, et du temps j’en ai. J’en ai pour d’autres. Même pour d’autres qui devraient être moins importants que toi.

Tu réitères. Mon silence. Pourquoi ? Et les jours passent. Et les mois passent. Je me tais.

Alors je m’interroge. Pourquoi je ne te parle pas ? Pourquoi, je ne peux pas simplement dire. Tout va bien, ne t’en fais pas. Pourquoi je ne te raconte pas que ça va mais que je suis épuisée. Pourquoi je ne te dis pas. Pourquoi je ne te dis rien. Pourquoi dans ma gorge ma voix se brise. Pourquoi mes lèvres restent scellées. Pourquoi il n’y a plus rien que le silence.

Et toi tu continues. Des dizaines de messages. De mails. Des tonnes de photos. De toi, de ta vie. Je ne les ouvre même pas. Je sais ce qu’ils disent ces messages. Ils répètent inlassablement la même histoire. Celle de ta culpabilité, que tu joues et que tu rejoues éternellement. Et moi tu m’étouffes. Parce que cette histoire elle m’use. Je n’ai plus rien à en dire. Je n’ai plus rien à dire. Il ne me reste que le silence.

Je ne peux plus jouer. Je ne peux plus jouer ton départ. Je ne peux plus jouer ton abandon. Je ne peux plus jouer mon cœur qui se brise. Parce que c’est trop tard, tu l’as piétiné en mille morceaux. Tu l’as écrasé encore et encore. Tu es parti sans te retourner. Et j’ai hurlé. Je t’ai dit de ne pas partir. Et j’ai hurlé encore. Et encore. De ne pas me laisser. Et tu es parti.

J’ai pleuré. Un peu. Je me suis vite arrêtée. Dans ma vie, il n’y avait aucune place pour les larmes. Il n’y avait que de la place pour ma mère et son corps frêle et sa tête fragile. Ma mère prête à se briser. Et moi. Moi, je me disais que je pouvais être forte pour deux. Que je pouvais tout porter sans m’écrouler. Il faut dire que pour te parler je hurlais. Je t’insultais même. Je te haïssais même.

Jusqu’au jour où j’étais usée. Usée de t’insulter. Usée de voir l’état de ma mère. Usée de te voir m’abandonner encore et encore. Ca suffit alors. Ne viens plus. Je ne veux plus te voir jamais. Tu as bien essayé de m’appeler. De m’écrire. Tu as dit que j’avais fait un choix. Que j’avais choisi notre relation. Moi j’étais encore une enfant. Toi tu n’étais déjà plus mon père.

Ca a duré des années. Quand on s’est revu tu ne te rappelais plus du nombre d’années. Moi si. Six ans. On avait déjà plus rien à se dire. Moi j’avais grandi sans père. J’avais grandi déséquilibrée, perdant toujours pied. Toi, tu étais devenu con. On avait plus rien en commun. Mais je voulais de l’apaisement dans ma vie. Je m’accrochais aux souvenirs de mon enfance. Désespérément. Comme celui des seuls jours heureux de ma vie. Peu à peu ces souvenirs s’envolent. Ils n’existent plus que comme une lointaine mémoire.Nous sommes des inconnus, mais dès que je t’écris, dès que je te parle, les douleurs se ravivent. Je ne peux pas créer de relation avec toi. Tu es la première personne qui est partie de ma vie sans te retourner. La première personne qui ne m’a pas retenu quand j’ai dit : « Je pars ». La première personne qui n’étais jamais là pour me tenir la main. Tu ne seras jamais que cette personne-là. Je t’ai fait des reproches. Je ne t’en veux plus. J’ai fait mon deuil au fil du temps et je n’ai plus rien à dire. Plus rien. Il n’y a plus que le silence.

Texte : M.E.

Crédit Photo : Thibault Blondin

 

Lettre à mon père (1)

174

Tu vois pendant de nombreuses années, tu as été le sujet de tous mes écrits, de mes poèmes torturés, de mes romans inachevés, de mes pamphlets emplis d’amertume. Tu étais partout dans chaque phrase, dans chaque mot et même dans mes points de suspension, il y avait toute cette haine et cette douleur. Tu étais la figure du père absent, du père qui fuit, du père pas là.

Et j’avais beau essayé d’accrocher les morceaux, les pièces de souvenir ensemble, elles refusaient de tenir. Je me suis arraché les cheveux des nuits durant pour comprendre, pour raisonner l’absence de toi. Et à chaque fois que je te voyais tu n’avais jamais semblé plus distant. Alors je noircissais des pages et des pages, crachant ma colère chaque jour plus intense. Je crois que je n’ai jamais haï quelqu’un comme toi.

Un jour j’ai arrêté de te voir. Ma haine a été plus intense et puis j’ai grandi sans toi. Il faut dire que je n’ai pas été aidée : battue, violée, tentative de suicide. Je ne pouvais que finir sombre et torturée, mais il y a eu du bonheur, un peu parfois.

On s’est revu un peu. Un jour. Je voulais pardonner. Je voulais oublier. Mais c’était déjà trop tard car c’est toi que j’avais oublié. Comme si tout était déchiré, qu’il n’y avait plus rien à recoller. Et puis plus rien. Nada. Dans mes écrits, tu es un fantôme. Tu es devenu inexistant. A peine une mention. Par ci. Par là.

On s’est vu aujourd’hui. On a été mangé ensemble. C’était long et pénible. Tu ne me laisses jamais parler. Tu poses des questions, mais tu n’écoutes pas les réponses. Et puis, tu as dit cette phrase, qui s’imprime maintenant dans ma tête et martèle mes tempes. « Pourquoi tu ne fais plus de théâtre ? Tu avais tellement de talent ». Il a dit « une telle présence sur scène ». Sept ans ou huit ans, je ne sais plus vraiment maintenant. Sept ou huit années sans monter sur les planches. C’est long. Mais surtout, j’essaye de me remémorer quand il a pu me voir la dernière fois. De mes quinze ans à mes 18 ans on ne s’est pas adressé la parole. Avant alors ? Quand j’avais quel âge ? Onze ans ? Douze ans ? Treize ans ? Il trouve significatif de m’avoir vu jouer Le malade imaginaire avec une troupe d’enfants ?

Après ? Mais, il n’y a pas d’après. Car tu vois à dix-huit ans j’ai passé un examen d’entrée et je me suis plantée. Quand je t’ai dit ça, tu m’as regardé étonné. Comme si tu ne savais pas. Comme si tu ne te souvenais pas. Comme si cette expérience qui avait été fondatrice dans la construction de la personne que j’étais, t’avait échappée. Et j’ai compris que j’étais cette enfant figée dans le temps pour toi. J’étais encore sur scène en train d’interpréter une femme-pirate avec une épée en bois. J’avais le talent d’une enfant.

Il manquait tout. Tous les trous de mon histoire. Les bosses sur lesquelles je m’étais cognée. Il y avait tant de choses à dire et tu ne savais rien. Et tu refusais d’écouter. Malgré toutes ces années, tu étais toujours le père absent et invisible. Et j’étais toujours la fille sans père.

Texte : M.E.

Crédit Photo : Aïcha Rapsaet

 

Retour sans fin

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Je regarde le train freiner devant moi. Instinctivement, j’ai un mouvement de recul. Je me balance un peu d’avant en arrière. Je fume la dernière bouffée de cigarette. Je l’écrase alors qu’une grosse femme blonde devant moi appuie sur le bouton à droite de cette familière porte rouge. Je la regarde coulisser. Dans mon regard, il y a ce B encerclé qui s’imprime, qui s’incruste. Je pense comme un cancer. La grosse femme crie à un enfant des mots dans une langue qui m’est inconnue. Et pourtant ce sont ces mêmes mots qui me donnent un sentiment de réconfort. Ce sentiment que je pourrais résumer en une seule et unique phrase : « Je suis de retour au pays ». Tandis que je grimpe les marches pour accéder au wagon, je souris malgré mon angoisse. J’énumère dans ma tête les choses qui me plaisent, qui m’ont manqué, que je veux revoir : le chocolat, la bière, le cornet de frites mayo, le prix des clopes, les champs à perte de vue, les vaches partout, les petits sentiers dans les bois l’été, l’odeur de la terre après la pluie, ma mère.

Le train est bruyant. En face, l’enfant blond hurle à en devenir rouge. Sa mère le gifle. Je pose une main sur mon ventre. Les larmes me montent aux yeux. Je me tourne un peu sur le côté, je plisse les yeux, je serre les dents, pour ne pas sentir la douleur dans ma poitrine. Tout dans ce train me rappelle toutes les choses que je déteste ici : les gens, les hommes, la campagne, les champs à perte de vue, la pluie, le silence, l’odeur des tracteurs, ma mère. Lire la suite