Appel en absence

Le bruit de l’alarme à côté d’elle lui vrille le tympan. Elle se retourne à plat ventre contre le matelas. Elle sent son corps s’enfoncer contre la face rugueuse, du matelas à nu, sur lequel ne repose aucun drap. Elle attrape du bras gauche le téléphone posé à deux centimètres de sa tête. Elle regarde à peine l’heure s’afficher sur l’écran, elle appuie mécaniquement sur «Rappel d’alarme » qui apparaît en gros et en orange sur l’écran tactile. Elle grogne un peu et rabat l’édredon au-dessus de son corps endormi, s’emmitouflant jusqu’au menton. Au bout des neuf minutes imparties, l’alarme se relance, elle réagit de la même manière et se tourne dans l’autre sens. A chaque fois, le temps de sommeil se révèle proche du néant. Elle sait déjà qu’elle n’aura plus le temps de rien : à peine de s’habiller, à peine pour une gorgée de café. Mais elle ne peut pas se résoudre à se détacher de sa couette chaude, réconfortante. Elle sait qu’en dehors du lit, il fait froid, glacial presque. Elle le sent sur ses joues. Elle anticipe les frissons qu’elle va ressentir. Elle se roule en boule une dernière fois. Elle se glisse de manière à atteindre le téléphone, elle lance un réseau social et regarde des vidéos sans le son, en faisant défiler. Elle change de réseau et observe, cette fois, les photos de vacances de son amie Corinne, qui est partie en Floride. Toutes les photos semblent avoir été criblées des filtres les plus aseptisés. Elle se recroqueville encore un peu, puis étire son dos. Elle se met en position assise, pose les pieds au sol sur un parquet froid. Ses orteils se serrent. Les plantes de ses pieds se courbent. L’heure s’affiche sur l’écran. Il est déjà 6h30. Sa bouche se tord. Dans le noir, elle attrape les vêtements, posés sur la chaise la veille. Elle fonce dans la salle de bain, la lumière blafarde lui renvoie une image de son visage peu glorieuse dans le miroir. Elle pose son téléphone sur le rebord de l’évier. Elle lance sa playlist sur l’application de musique en streaming. Le son est grésillant mais elle ne gâche pas le plaisir d’entendre les derniers morceaux de rap sortis à minuit. Le filet d’eau chaude lui ébouillante la peau, mais elle reste tout de même sans bouger. 

Puis, la musique s’arrête. Elle entend seulement la vibration du téléphone résonner contre l’évier. Elle ferme le robinet de la douche et s’enroule dans un gros peignoir en éponge. Elle s’approche du téléphone et voit : « Maman » s’afficher sur l’écran. Seulement, elle sait bien que ce n’est pas sa mère qui appelle. Elle reste à observer l’appareil vibrer sur le rebord de l’évier jusqu’à ce qu’il se déplace dans le vide et qu’il vole la tête la première contre le sol. Elle regarde simplement par terre mais sans faire un geste pour le ramasser. Elle est complètement hébétée. Elle sait ce que veut dire cet appel. Pourtant les larmes ne viennent pas. Elle se demande si elle en a trop donné. Elle secoue la tête, elle se rappelle de l’heure et enfile ses vêtements. Avant de partir de l’appartement, elle ramasse enfin son téléphone, sur l’écran aucun autre appel ou message. Ça s’arrête donc ici, se dit-elle. Bien sûr, elle pourrait rappeler. Mais elle sait déjà, qu’elle ne voudrait pas qu’on lui dise les mots qu’elle appréhende depuis tant de temps. Elle ne veut pas les entendre s’imprimer au fond de son conduit auditif et les sentir monter jusqu’à son cerveau. Elle a peur de vomir ses mots-là, de tomber ou de s’évanouir. Elle panique à l’idée de gérer cette douleur. Pourtant, elle devrait y être préparée… Elle ne l’est pas. Elle voudrait écrire un message à quelqu’un, entendre la voix d’une amie en retour. Des mots qui diraient : « je pense à toi, je te soutiens ». En enfilant sa veste en jeans rembourrée, elle ouvre plusieurs conversations. Elle pianote sur le clavier virtuel de l’écran mais, les doigts effacent les premiers mots rédigés. Elle tire sur la porte d’entrée et la claque avec force. Dans le couloir sombre de sa cage d’escalier, il y a une odeur de renfermé mélangé à la poussière. Le vide s’installe à l’intérieur d’elle. Il est là insidieux, partout en elle, il se faufile dans ses interstices. Et puis il est complètement là. Il la prend à la gorge. Elle court pour lui échapper. Elle dévale les escaliers repoussant le plus possible le vide qui l’habite. 

Elle est dehors. Le givre recouvre les fenêtres des voitures garées autour de la barre d’immeuble. Le ciel est encore trop sombre pour qu’elle y voit quoi que ce soit. Sous son bonnet, elle met ses écouteurs et lance à nouveau la playlist. Elle laisse la musique lui offrir les émotions qu’elle ne peut exprimer. Elle marche rapidement, en évitant de croiser les regards des personnes qui sont sur son chemin. Elle ne veut pas lire leurs sentiments à travers leurs regards. Elle n’aime pas les autres, pense-t-elle encore. Elle remonte le col de sa veste et se frotte les mains qui picotent à cause du vent glacial. Elle est rapidement devant la bouche du métro. Elle sort une cigarette un peu pliée par la poche de sa veste. Elle tire dessus rapidement sans se donner la peine d’enlever les cendres. Le vertige la prend, alors elle se cramponne à la rampe qui longe les escaliers. La sueur perle sous ses aisselles et sur son front. Elle sent ses jambes lâcher en dessous d’elle. Alors, elle s’assied à même le sol, sur la dalle froide. Elle prend de l’eau dans son sac à dos et fixe son regard sur l’écran de son portable pour se donner une contenance face aux gens qui passent et la regardent de manière réprobatrice. Les minutes passent, l’eau qui se trouve sur les marches imbibe son jogging. Elle ne pense pas à sa mère sur un lit d’hôpital. Elle se lève et s’engouffre dans le courant d’air de la station. 

Dans la rame, elle ne remarque même pas l’odeur immonde de pisse et de vomi qui se loge dans ses narines. Tant mieux ça ne lui rappelle pas le corps de sa mère qui lâche : ses excréments sur ses draps. A la place, elle regarde la vidéo d’un humoriste connu qui vanne sur le fait que les meufs ne veulent pas le baiser. Elle rit en se disant que c’est sûrement faux : il doit probablement avoir une vie sexuelle maintenant. Elle rit bêtement toute seule à la chute de la blague et elle ne voit pas que son voisin a levé les yeux de son propre écran. Une nouvelle vidéo se relance à la suite, elle ne voit pas que la majorité des personnes présentes dans le wagon ont eux aussi leur téléphone dans la main. Parfois, elle s’imaginait que son téléphone lui était greffé dans la main. Sa main devenait littéralement son écran et ses doigts tombaient un à un derrière la coque. C’est au moment de la troisième vidéo qui parle de la vie de Michèle Obama, que le métro freine d’un coup. Les lumières s’éteignent, elle n’enlève pas ses écouteurs pour ne pas penser au pire, à ce que ça pourrait être. Si elle les enlève, elle se rendra compte que c’est le silence complet dans la rame : personne ne parle, pas même pour se rassurer et se dire que c’est probablement un problème technique. Non personne ne dit rien, sans doute que certains font des prières dans leurs têtes, car elle ne peut pas être la seule à angoisser quand le métro s’arrête. Un jour, elle en avait parlé à sa mère, et celle-ci s’était moquée d’elle, elle lui avait ri au nez. Mais ça c’était avant, quand elle pouvait parler et rire, avant ce soir d’été, avant la paralysie, avant l’hôpital. La notification de message s’affiche sur le haut de son écran. Sonia : « Tu as vu mon appel ? » Elle balaye d’un geste le rectangle, sans l’ouvrir. Elle ne veut pas que ce soit Sonia qui lui dise ces mots-là. Par message en plus. Elle préfère se concentrer sur le destin merveilleux de Michelle Obama. 

A la fin de la vidéo, elle écoute d’une oreille l’annonce de la station où ils se trouvent en enlevant un de ses écouteurs. Elle l’enfonce à nouveau dans son oreille et relance la musique, elle lance un jeu qu’elle trouve stupide et chronophage. Des bonbons s’affichent sur l’écran. Les couleurs flashy l’empêchent de revoir le visage émacié de sa mère, ses côtes qui ressortent trop parce qu’elle refusait de s’alimenter. Je veux mourir. C’étaient les mots écrits sur la minuscule ardoise. Elle se concentre sur son jeu pendant les derniers arrêts. Elle voit à peine, le regard de l’homme qui se pose sur elle. Ses yeux à elle fixent l’écran à lui en brûler les rétines. Comme elle sent une larme couler et s’étaler sur le trait d’eye-liner, elle ferme les paupières quelques minutes. La fatigue s’empare à nouveau de son corps usé. Devant elle, il y a le corps de sa mère, ses côtes qui ressortent sous sa chemise, son corps minuscule et ratatiné. Son corps qui respire déjà la mort. Elle ouvre les yeux, et voit la dernière lumière allumée sur le plan de la ligne du métro. Elle essaye de toute ses forces d’invoquer le corps vivant de sa mère, un corps réconfortant, mais il n’y a rien d’autre que les souvenirs d’une chambre d’hôpital, un corps relié par des fils et des tubes à une machine, qui dit déjà qu’elle est morte et qu’elle ne revivra plus. 

Le métro s’arrête au terminus et elle reste la dernière, seule dans ce métro vide. Le froid du dehors se fait déjà sentir. Elle marche en direction de la sortie sans vraiment regarder ce qu’il se passe autour d’elle. Elle continue avec ses doigts sur l’écran de combiner les bonbons. Elle perd l’équilibre dans les marches du métro alors elle verrouille le téléphone et le range dans sa poche de jogging. Dehors le ciel a pris de la couleur, on distingue les visages dans les rues et le gris des bâtiments de bureaux. Dans un immeuble tout aussi gris que ses voisins, une enseigne lumineuse affiche OPTIMUM. Elle s’engouffre par les portes vitrées et sourit à peine aux gens qui entrent avec elle. Elle se dirige vers l’ascenseur. Dans sa poche, le téléphone vibre à nouveau. Elle ne le sort pas et refuse de le regarder. Elle sait que Sonia ne s’arrêtera pas là, qu’elle continuera de la harceler jusqu’à ce qu’elle puisse délivrer sa terrible nouvelle. L’annonce sonore indique le quatrième étage. Les portes coulissent. Le monde bourdonne à la machine à café. Raoul, le manager regarde sa montre sans même lui parler. Il est déjà 9h17, malgré tout elle fait la queue à la machine en ignorant le petit chef au crâne chauve. 

Le café a un goût âcre, il descend dans son œsophage en lui rajoutant de l’acidité partout où il passe. Elle entre dans l’open-space, compartimenté de minuscules bureaux sur lesquels reposent un téléphone et un ordinateur. A peine assise sur sa chaise, Raoul fonce sur elle et lui tend une feuille de consignes. Il n’a pas besoin de lui dire que les minutes de retard lui seront décomptées de son salaire de la journée. Elle enfile son casque et prend le premier appel. Sa voix presque enrouée du matin prend soudain une teinte artificielle. Elle se force à sourire comme si le client harcelé par un service qu’il n’a pas demandé pouvait voir ce sourire d’excuse. Mais son sourire est inutile à peine a-t-elle prononcé son prénom et la société pour laquelle elle émet cet appel qu’on lui raccroche au nez. Sans même broncher, elle passe à l’appel suivant, une voix d’homme l’insulte, agressif. Elle raccroche elle-même et passe au suivant. Elle n’entend pas les voix qui fusent partout des autres   bureaux, chacun accroché au casque téléphonique et les yeux sur l’écran d’ordinateur. Elle ne sait pas que sa collègue Samantha à sa droite a déjà réussi à tenir le client plus de deux minutes au téléphone. Elle ne sait pas que sous son bureau ses mains tremblent de nervosité, impatiente de boucler un contrat. Les siennes de mains se tiennent à plat sur le bureau. Sur sa cuisse, elle sent le vibreur bourdonner inlassablement. 

Les minutes puis les heures passent de la même manière. Dans le casque, les gens sont presque tous énervés. Ils font parfois semblant de ne pas l’entendre, ils répètent « allô » comme s’il y avait un problème de réseau. Elles sont parfois lasses ces voix désincarnées dans ses oreilles, un peu comme la voix de sa sœur, Sonia, la première fois qu’elle avait dit : « Maman va mourir ». Elle entendait mal ce jour-là. Le réseau était mauvais, elle était dans un chalet à la montagne pour les vacances, un endroit trop cher, trop chic pour elle. Trop cher, trop chic pour sa mère, peut-être même pour sa sœur. C’était son ex qui lui avait payé ces vacances. De la neige partout comme elle n’en avait jamais vu. Quand elle avait appris la nouvelle, elle se serait bien jeté de la falaise, sans même penser à la femme qui l’y avait emmenée. Mais elle était restée là, les bras ballants. Elle avait détesté Sonia, pour être là, à côté de sa mère, à lui tenir la main, et elle d’être là, dans une autre ville. Loin. 

La mère était incapable de parler, inconsciente depuis tant de temps, qu’elle ne pouvait rien faire. Jamais elle ne pourrait lui dire comment était sa vie à présent, accrochée aux téléphones des gens, abonnée aux appels en absence. Jamais elle ne pourrait pardonner à sa mère de l’avoir mise dehors un soir d’été. Jamais elle ne pourrait la prendre dans les bras pour se réconcilier de toutes les fois où elle avait appelé son répondeur juste pour entendre sa voix. Elle ne pourrait pas lui dire qu’elle vit avec cette femme, qu’elle se réveille avec son corps chaud tous les matins. Le problème de la mort c’est qu’elle est définitive. 

Allô, allô ! Elle a laissé trop longtemps ses pensées se retourner dans son cerveau. La personne à la voix tremblante crie dans son oreille et Raoul est penché au-dessus de la paroi qui sépare son bureau du couloir. Il la regarde avec ses yeux exorbités. Il est rouge, on dirait presque qu’il est sur le point d’exploser. Alors elle reprend sa plus belle voix pour vendre les mérites de l’assurance-vie Optimum. La vieille au bout du fil lui parle alors de ses petits-enfants qui ne viennent plus la voir. Elle aimerait peut-être lui demander, si elle aurait mis sa fille dehors un soir d’été si elle l’avait vue embrasser la voisine du deuxième. Mais elle ne demande rien. Elle se contente d’arnaquer la petite vieille. Elle a besoin de résultats, elle a besoin de ce travail surtout depuis qu’elle a quitté sa fiancée et leur appartement. 

La pause du midi vient à point. Elle sort acheter un sandwich emballé sous vide dans le petit Carrefour à côté des bureaux d’Optimum. Elle s’assied sur des escaliers d’un bâtiment un peu plus loin. De là, elle peut voir l’autoroute et les voitures embouteillées. Après avoir déballé le jambon-beurre, elle sort enfin son téléphone de sa poche. 16 appels en absence, 23 messages. Elle a presque de la peine pour Sonia. Elle doit gérer cette mort seule, sans personne d’autre. Appeler toutes les personnes proches et les mettre au courant. Soudain, Sonia s’attache à l’ombre de sa sœur, qu’elle a laissée à la rue, sans ouvrir la bouche, sans dire un mot. Elle s’accroche à l’idée qu’elles pourraient se pardonner, comme elle s’était accrochée à la main de sa mère dans le vain espoir d’un miracle. 

Elle avale le sandwich en quelques bouchées. Elle regarde l’heure sur l’écran de son téléphone. Il est déjà 13 heures. Elle se lève et allume la cigarette. Elle regarde les cendres s’envoler vers le pont de l’autoroute. Elle remet en boucle le même morceau de rap, et silencieusement, les lèvres prononcent les paroles. Elle remonte la rue vers Optimum. Elle voit Raoul et tourne les talons. Elle monte le son et marche plus rapidement dans l’autre sens. Elle ne sent déjà presque plus le téléphone vibrer. Le vent qui souffle contre ses joues lui donne l’envie de sourire. Un grand sourire, un vrai sourire. Elle s’arrête sur le bord du canal, et s’assied par terre sur le béton, sa cage thoracique soulevée par le rire. Elle pose son téléphone devant elle. Elle voit le numéro d’Optimum s’afficher sur l’écran. Elle laisse sonner dans le vide sans répondre. Elle regarde l’eau verdâtre s’écouler. Elle ouvre enfin les messages de Sonia et pianote simplement : « Mes condoléances ». Puis, elle éteint son téléphone et fixe quelques secondes cet écran noir. 

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