Il y a des fantômes dans ma maison

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Parfois, je reviens sur les lieux du crime. J’arpente les couloirs comme une criminelle en fuite. Je rase les murs. J’enfonce ma tête dans ma capuche. Je me cache dans mon écharpe. J’évite de regarder les gens dans les yeux quand j’en croise, car ici, il n’y a pas âme qui vive.

Je suis là mais je fuis. Je me réfugie en boule dans mon lit. J’écoute les craquements du bois. Et je sursaute à chaque fois.

Quand j’étais enfant, je me souviens que je ne dormais jamais quand mes parents sortaient dehors. Chaque bruit me semblait révéler un cambrioleur quelconque, un assassin, un monstre, un vampire.

J’avais une angoisse terrible liée aux vampires et une imagination débordante. Je laissais délirant, mon esprit se cogner aux murs de la raison. Les vampires attendaient sagement que je m’endorme pour me transformer à mon tour.

Certaines fois, il me semblait qu’au moins si je m’endormais je ne sentirais pas la douleur de la mort. Et je m’endormais la peur au bide, persuadée que je ne me réveillerais jamais, ou alors avec des dents pointues. Si les vampires prenaient autant de place dans mon imaginaire c’est que je me figurais que la majorité de la population était à présent acquise au vampirisme. Il y avait un mécanisme dans leur bouche permettant de cacher les canines proéminentes. Par moment, je me mettais à courir dans le couloir de ma maison d’enfance sans me retourner pour échapper au monstre qui me poursuivait. Je dévalais les escaliers jusqu’à ouvrir la bouche de ma mère pour vérifier qu’elle n’avait pas été transformée la nuit précédente. Il était possible de déceler le mécanisme en cherchant un petit bouton ON/OFF sur la gencive.

Je ne sais pas de quoi les vampires étaient l’allégorie. Je sais seulement que longtemps les vampires ont été ma plus grande peur, plus grande encore que les pédophiles, le divorce de mes parents et la mort prochaine.

Aujourd’hui, je n’ai plus peur des vampires, pourtant dans ma maison, les bruits continuent de me faire sursauter. Il y a des ombres dans le couloir quand je monte les escaliers. Il y a les craquements du bois la nuit et puis souvent je sens sa présence. Là à côté de moi, dans mon ancienne chambre d’ado. Je sens à nouveau sa main sur mon bras lorsqu’il me projette contre la porte et que mon dos cogne sur la poignée.

Il y a les souvenirs qui me coupent le souffle et qui m’empêchent de respirer. J’entends la porte s’ouvrir dans mon dos. Je pose encore une fois ce verre d’eau, comme des milliers de fois depuis. Sa main me gifle la joue gauche. Et je ressens la brûlure.

Il est caché partout dans chaque recoin des pièces. Les souvenirs sont des fantômes. Les fantômes sont dans ma maison. Je ferme les yeux, il est là. J’ouvre les yeux, il est là. La boule au ventre. L’angoisse sourde. Le manque d’air.

Quand je suis ici, il est là. Je ne peux pas y échapper. Je vis avec les fantômes. Avec la peur. Cette peur-là dépasse de loin la peur de la mort, d’échouer, de perdre les gens que j’aime. Elle est l’humiliation, la torture, la douleur. Elle est l’engrenage bien huilé dans lequel j’ai jeté un coup de pied en courant sans me retourner.

Quand on vit avec la peur, on s’habitue à tout : à l’angoisse, aux insomnies, aux murs qui se resserrent, aux vampires, et même aux fantômes. Parfois je reviens sur les lieux du crime. Mais ce n’est pas mon crime à moi. Je me cache comme une fuyarde. Comme une évadée.

Il y a des fantômes dans ma maison. Rien ne peut les en déloger.

Texte : M.E.

Photo : M.E.

 

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