Fragments

212A ma sœur

Je ne sais plus quels mots utiliser, quels mots écrire, quelles images emprunter pour te dire, pour tout te dire. Je ne peux pas parler. Je ne peux pas dire mon ventre qui se tord, je ne peux pas dire l’air qu’il me manque pour respirer. Je ne peux pas décrire le mal de mer, l’envie de hurler, l’envie de pleurer. Je ne peux pas te dire tout ce que tu vas me manquer et mon cœur qui se brise. Mon moi qui se craquèle. Mes fractures qui se font jour. Je ne peux pas dire ma sœur, tout ce que me fait ton départ. Si je ne peux pas le dire, c’est parce que je ne peux pas y penser. Je ne peux penser au nombre de kilomètres qui vont nous séparer et qui donnent le vertige.

Je ne peux pas penser à ma tristesse de te voir partir.

Je ne peux pas pleurer sur ton départ.

Je ne veux pas réfléchir au vide qui va s’installer quand tu seras partie.

Alors que me reste-t-il à dire, que me reste-t-il à écrire, que me reste-t-il ? Que nous reste-t-il ma sœur ?

Il reste les bribes. Il reste les fragments. Il reste les morceaux de nous.

Je veux t’écrire ces morceaux, pour que tu les garde en toi, pour que tu t’en souviennes, pour apaiser ta peine quand tu souffres, pour te faire sourire quand tu regarderas la mer.

La nuit

Je me souviens des nuits, ma sœur. Pendant de longues années, les nuits étaient les nôtres. Elles nous appartenaient. Je me souviens, ma sœur. Je me souviens de nos lits disposés côte à côte, ou l’un en face de l’autre. Je me souviens des histoires que l’on se racontait en chuchotant. Je me souviens des murmures dans le noir. Je me souviens de nos discussions. Je ne me souviens pas vraiment de leur contenu, mais je me souviens que c’était parfois animé.

Je me souviens de cette phrase que tu trouvais ridicule. « Tu dors ? ». Tu disais que quand tu dors, tu dors, tu ne réponds pas. Alors parfois, pour m’embêter, tu répondais : « Oui ».

Je me souviens aussi que nous repoussions les limites du sommeil le plus loin possible. Parfois, on voulait jouer à faire « une nuit blanche », parfois nous voulions juste jouer encore un peu et ne pas s’endormir. Et je me souviens de cette fois, où nous avions pris plein de jouets. Je crois que c’était notre époque petits poneys mais je n’en suis pas certaine. On avait mis tous ces jouets dans nos lits en hauteur et nous avions joué pendants des heures, à moins que cela soit des minutes et que c’est mon esprit d’enfant qui tord la réalité. Soudain, nous avons entendu quelqu’un monter l’escalier, nous avons alors mis tous les jouets dans un des deux lits et nous sommes couchés dans l’autre lit. Nous étions tellement épuisée que nous nous sommes endormies comme cela, laissant un tas de jouets dans le second lit.

Je me souviens de ces nuits où les parents n’étaient pas là et que l’on écoutait les grincements du plancher. Je me souviens que nous nous faisions peur, que nous parlions des cambrioleurs et puis tu t’endormais et moi je crevais de peur. Tu étais toujours la plus courageuse ma sœur. J’étais la trouillarde. Souvent, j’avais le sentiment de ne pas être la grande sœur. Je me souviens que ça me rassurait que tu sois là, parfois j’entendais ta respiration quand tu dormais et ça me permettait de m’endormir moi aussi.

Mais, je me souviens de cette fois où tu avais de la fièvre et que tu avais fait un cauchemar. Tu bougeais dans tous les sens, essayant d’empêcher les rochers virtuels qui te tombaient dessus. Alors je suis venue dans ton lit, je t’ai parlé et j’ai pris ta main et tu t’es calmée.

Les jeux

Je me souviens des jeux. De nos jeux. Je me souviens de chaque jeu. Je me souviens que tu voulais toujours tout bien préparer. Et que moi je voulais griller les étapes. Ca t’énervait mon impatience.

Je me souviens qu’on aimait se déguiser, et s’évader un peu. Je me souviens du petit magasin, et des faux yaourts à boire. Je sais qu’il y avait des jeux qu’on inventait. Je sais qu’on se disputait aussi. Je sais qu’il y avait un monde parallèle dans lequel il n’y avait que nous deux. Je ne sais pas quand cette bulle a éclaté, mais je sais qu’elle est toujours présente dans un coin de ma tête.

Je me souviens que tu voulais toujours aller dans le jardin, et que je n’aimais pas trop ça. Je crois que je préférais lire au chaud dans mon lit. Tu faisais toujours des choses qui me semblaient dangereuses, et pour ça je t’admirais.

Mais je me rappelle de la fresque murale que nous avions peinte. Je croyais que j’avais du talent en peinture. J’ai revu cette fresque en photo, heureusement que j’ai choisi d’être écrivaine.

Je me souviens de la première histoire que j’ai écrite. Nous l’avions écrite ensemble. C’était une BD, tu avais dessiné et j’avais fait le scénario. A moins que ça soit le contraire. Je ne me souviens plus de l’histoire, mais c’était une histoire avec un lapin.

L’école

Je me souviens que l’école a toujours été une souffrance pour moi. Je crois que tu aimais bien. J’étais douée à l’école et toi aussi. Mais pendant longtemps, je me sentais isolée, je n’arrivais pas à me faire des amis et tu étais meilleure que moi.

Parfois, j’avais le sentiment que tu parlais pour nous deux que tu communiquais pour moi avec les autres. Moi je parlais toujours trop ou pas assez.

Quand on était petite, les institutrices confondaient nos prénoms, je pensais naïvement que c’était parce qu’on se ressemblait.

Je me disputais toujours avec nos amies et quand on se faisait « la guerre », tu étais toujours de mon côté.

Je me souviens du moment où j’ai dû continuer l’école sans toi. Je me souviens de la boule d’angoisse pour réussir à avancer sans toi.

Je me souviens de la terreur que provoquait en moi d’aller en cours. Je ne me sentais jamais à ma place. Un jour, en rentrant de l’école, je t’avais demandé qui de tes amies était ta meilleure amie. Tu avais répondu que c’était moi, et mon cœur a manqué un battement.

Grandir

Après les années passent et on grandit. On fait des tas d’expériences des plus belles aux plus connes. On se prend des baffes dans la gueule. Dans mon cas, pas seulement au sens figuré. On avance dans la vie en s’écorchant les mains, en se prenant des coups, en se relevant et en s’écrasant encore. On a grandi, un jour. Peut-être même qu’on grandit encore. Je crois que par moment on s’est perdu de vues, et puis on s’est retrouvées, parfois pour se perdre encore. Parfois, j’oubliais de t’appeler. Parfois c’était toi. Parfois tu étais là. Parfois, j’étais aux abonnés absents. Je ne sais pas combien de fois tu m’as empêchée de tanguer. Combien de fois tu m’as empêchée de tomber. Combien de fois tu n’as pas réussi mais que tu m’as ramassée. Tu pars et j’ai encore tant d’histoires à raconter. Tu pars et je pense à tant de souvenirs. Tu pars et je voudrais raconter cette fois où nous avions cru que nous allions mourir de froid dans une tente, cette fois où l’on avait perdu notre mère dans un aéroport en Chine, cette fois où encore tu m’as chuchoté que ça irait, cette fois où je t’ai consolé, cette fois où tu étais là…

Nos souvenirs nous appartiennent pour toujours.

Mais puisque tu pars et que je ne sais plus quoi dire, il ne me reste plus qu’à dire une seule chose : « Je t’aime et je vais bien ne t’en fais pas ».

Texte : M.E

Photo : Aïcha Rapsaet

 

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