La fracture

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Tu es là, assise sur un lit, enveloppée dans un drap blanc, qui jaunit par endroits, sur lequel sont brodées des initiales en rouge « H.V. M. », dans une chambre aux murs décrépits. Les gens hurlent dehors. Ils passent et repassent tels des automates, avec leurs yeux exorbités prêts à s’enfuir de leur corps. Et puis toi, tu es là, assise. Tu ne bouges pas. Tes mains tremblent. Avec une infime concentration, tu ouvres puis refermes tes doigts sur ta paume comme si cette simple sensation pouvait les empêcher de trembler. Parfois, tu regardes par la fenêtre et tu souris. Puis la minute d’après, tu as ce regard dans le vague et s’installe alors la douleur, la souffrance, la tristesse, la violence et la mort. Quelqu’un ouvre la porte vitrée devant toi que tu as fermée fébrilement à double tour, il y a une heure, par peur du dehors ; par peur des autres. L’homme devant toi en blouse blanche te demande si ça va. L’homme n’a pas de visage, il est juste un autre homme alors tu agrippes le drap et tu dis « oui ». Il n’y a pas d’autre réponse à donner. Parce que cet homme sans visage dans cette chambre qui n’est pas la tienne, tu ne veux surtout pas qu’il reste, tu ne veux surtout pas qu’il t’observe. Tu ne veux pas qu’il te touche, tu ne veux pas qu’il touche aux plaies purulentes qui ornent ton corps, tu ne veux pas croiser son regard, car tu ne sais pas ce que tu pourrais y voir.

Parfois quand tu éteins la lumière quand il fait nuit, tu vois une autre personne que celle qui se trouve dans ton lit, tu vois des traits qui ne sont pas les siens, tu vois son visage qui se déforme, qui s’émacie, pour devenir ce visage au teint cireux dont les cicatrices défigurent une bouche qui t’as embrassé de gré ou de force. Et d’un seul coup, la personne qui dort à côté de toi, parce qu’elle t’aime ou bien qu’elle veut simplement dormir avec toi, ouvre les yeux, et son regard est bleu électrique. Soudain tu es dépossédée de ton corps car ton corps est prostré tel une ombre dans le coin de la pièce. Tapi dans un coin. Et ce corps désincarné pleure et hurle de douleur, et il répète comme une litanie « Pourquoi ». Et tous ces « pourquoi » te font hurler, tu allumes la lumière, tu touches la personne réelle qui se trouve dans ton lit, elle se retourne et dit « Tu ne dors pas ? ». Toi tu ne réponds pas, parce que tu ne sais plus qui est cette personne et même avec la lumière allumée, il reste la part d’ombre du souvenir de ton corps nu et glacé qui ne dit rien, mais si on tend l’oreille, on entend comme un murmure qui sonne comme un « je t’aime ».

A l’hôpital, il n’y a personne dans mon lit, mais les ombres elles sont toujours tapies dans les creux de ma mémoire tronquée, fracturée. Alors assise sur ce lit, je roule distraitement une cigarette puis, je me lève péniblement. Chaque pas que je fais me semble douloureux tant il est difficile de maintenir l’équilibre de ce corps cabossé, écorché, détruit. Ce corps qui n’est plus corps. Je m’assieds au soleil, je rabats les manches de mon pull pour tenter de camoufler les blessures non pas aux autres, ces pantins dont on aurait coupé les fils, ces pantins aux membres, aux gestes désorientés. Mais à moi-même, à l’autre moi, celle qui n’est pas folle, celle qui me regarde avec amertume, celle qui est l’autre et qui dit « tu » plutôt que « je, moi » à mon égard, celle qui est lucide, celle qui dit que la société est malade, pas celle qui écorche ses bras avec ses ongles pour nettoyer la saleté de son irrationnelle culpabilité.

Je ne sais plus quand et comment je me suis retrouvée là, à quel moment exact se trouve la rupture dans ma tête. Parfois, je me dis que c’est cette vision de corps décharnés, souvent je me dis que c’est la vision de ma propre mort, de ce corps désossé, presque le mien, le goût âcre du sang dans ma bouche et la sensation du béton humide quand ma tête cogne, ricoche dans un bruit sourd. Je ne pleure pas. Je ne bouge pas parce que tous mes muscles sont atrophiés et j’ai cette horrible douleur qui me prend dans le bas du ventre. Je suis au-dessus de moi avec lui, et je vois mon corps sans vie et je guide sa main pour me frapper, encore et encore.

Il y a des jours où tu n’es plus là, où tu ne te trouves plus dans ta tête. Tu es allongée par terre, à même le sol et il semble humide, comme une route mouillée par une pluie fine. Tu ne ressens plus rien. Tu entends juste des cris, des cris douloureux, presque comme des pleurs. Tu fermes les yeux. Tu serres les poings si fort jusqu’à te faire mal, et sous le repli de tes paupières tu vois une femme nue et à quatre pattes, un corps d’une blancheur livide au-dessus d’elle avec sa main. Il tire violemment sur ses cheveux tant et si bien que sa tête forme un angle droit avec son dos, de l’autre main il agrippe un objet en métal et la frappe. Tu sais qu’elle serre les dents très fort, mais qu’elle ne pleure pas. Pas encore. Pas tout de suite. Tu sais qu’elle ne dit rien, parce qu’elle a peur, et qu’elle se dit que si elle ne dit rien, ça passera plus vite.

J’ouvre les yeux. Je me relève, face au miroir, je scrute chaque trait de mon visage, puis je soulève mon t-shirt, je vois mes seins, et mon ventre et je vois que ce corps est identique au corps agenouillé. Je vois ce corps souillé, dégradé. Je vois ce corps honteux. Je dis alors que la société est malade, parce qu’il n’y a rien d’autre à dire. Je vois mon corps et je ne l’aime pas. Je regarde mes seins et je vois ses mains dessus, et je me souviens de chaque sensation quand il posait ses doigts sur moi, alors je dis « tu » pour ne pas dire « je ». Pour ne pas être folle, je me fracture. Je me fracture en deux en trois, en dix et puis en mille et j’enfouis chaque morceau de moi au fond de ma mémoire.

A l’hôpital, le médecin te demande toujours si tu veux mourir, alors tu réponds inlassablement non. Tu réponds non, car à quoi bon mourir quand on est déjà morte, mais tu ne dis pas ça. Tu ne dis pas que parfois tu sembles sans vie, tu n’expliques pas la fracture de ton corps, de ta tête. Tu dis que tu aimes la vie mais que la vie, elle ne t’aime pas. Ce n’est pas vraiment un mensonge, tu vois, c’est juste plus pratique de dissimuler ta haine de moi sous un masque de victime, pour ne pas dire « je suis coupable ». Coupable d’avoir aimer la haine. Coupable de ne pas être partie. Coupable de ne pas avoir donné le premier coup. Coupable d’être revenue encore et encore. Coupable de ne pas avoir compris ce qui se passait. Coupable de t’être blotti contre lui et de s’être dit « ça ira mieux ». Coupable de ne pas avoir parlé. Coupable de ne pas l’avoir tué.

Coupable. Coupable. Coupable. Coupable.

Je préfère le « pourquoi » à la réponse qui hante mon sommeil. Alors je me fracture. Je trace une ligne entre toi, la folle, l’oiseau en cage et qui se cogne contre les murs, et moi la femme forte qui frappe plus fort que l’autre, la survivante mais qui ne se laisse jamais faire. Et entre toi et moi, tu vois, il y a ce gouffre de perte de mémoire qui me réveille la nuit, qui m’empêche de dormir. Il y a ce gouffre d’angoisse qui m’empêche d’aimer chaque personne qui veut le faire parce que je n’ai pas de mémoire passée.

Aujourd’hui, je suis et tu es, cette personne stoïque au milieu d’une cour d’hôpital, autour de toi, de moi, les corps, les gens inadaptés, malades, bourreaux-victimes, d’une autre, d’un autre. Et toi, tu essayes d’aller mieux de recoller les morceaux et moi j’ai cette espèce de rictus cynique qui s’affiche sur mon visage, toujours lucide, car je sais que nous sommes une fracture impossible à réparer.

Texte : M.E.

Photo : M.E, L’autoroute, Milan

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