Lettre à mon père (2)

porte

Tu me demandes pourquoi mon silence. Dans ma tête, je grommelle que je n’ai pas le temps. Que je n’ai pas que ça à faire de te répondre. Je suis débordée. Mais le temps passe, et du temps j’en ai. J’en ai pour d’autres. Même pour d’autres qui devraient être moins importants que toi.

Tu réitères. Mon silence. Pourquoi ? Et les jours passent. Et les mois passent. Je me tais.

Alors je m’interroge. Pourquoi je ne te parle pas ? Pourquoi, je ne peux pas simplement dire. Tout va bien, ne t’en fais pas. Pourquoi je ne te raconte pas que ça va mais que je suis épuisée. Pourquoi je ne te dis pas. Pourquoi je ne te dis rien. Pourquoi dans ma gorge ma voix se brise. Pourquoi mes lèvres restent scellées. Pourquoi il n’y a plus rien que le silence.

Et toi tu continues. Des dizaines de messages. De mails. Des tonnes de photos. De toi, de ta vie. Je ne les ouvre même pas. Je sais ce qu’ils disent ces messages. Ils répètent inlassablement la même histoire. Celle de ta culpabilité, que tu joues et que tu rejoues éternellement. Et moi tu m’étouffes. Parce que cette histoire elle m’use. Je n’ai plus rien à en dire. Je n’ai plus rien à dire. Il ne me reste que le silence.

Je ne peux plus jouer. Je ne peux plus jouer ton départ. Je ne peux plus jouer ton abandon. Je ne peux plus jouer mon cœur qui se brise. Parce que c’est trop tard, tu l’as piétiné en mille morceaux. Tu l’as écrasé encore et encore. Tu es parti sans te retourner. Et j’ai hurlé. Je t’ai dit de ne pas partir. Et j’ai hurlé encore. Et encore. De ne pas me laisser. Et tu es parti.

J’ai pleuré. Un peu. Je me suis vite arrêtée. Dans ma vie, il n’y avait aucune place pour les larmes. Il n’y avait que de la place pour ma mère et son corps frêle et sa tête fragile. Ma mère prête à se briser. Et moi. Moi, je me disais que je pouvais être forte pour deux. Que je pouvais tout porter sans m’écrouler. Il faut dire que pour te parler je hurlais. Je t’insultais même. Je te haïssais même.

Jusqu’au jour où j’étais usée. Usée de t’insulter. Usée de voir l’état de ma mère. Usée de te voir m’abandonner encore et encore. Ca suffit alors. Ne viens plus. Je ne veux plus te voir jamais. Tu as bien essayé de m’appeler. De m’écrire. Tu as dit que j’avais fait un choix. Que j’avais choisi notre relation. Moi j’étais encore une enfant. Toi tu n’étais déjà plus mon père.

Ca a duré des années. Quand on s’est revu tu ne te rappelais plus du nombre d’années. Moi si. Six ans. On avait déjà plus rien à se dire. Moi j’avais grandi sans père. J’avais grandi déséquilibrée, perdant toujours pied. Toi, tu étais devenu con. On avait plus rien en commun. Mais je voulais de l’apaisement dans ma vie. Je m’accrochais aux souvenirs de mon enfance. Désespérément. Comme celui des seuls jours heureux de ma vie. Peu à peu ces souvenirs s’envolent. Ils n’existent plus que comme une lointaine mémoire.Nous sommes des inconnus, mais dès que je t’écris, dès que je te parle, les douleurs se ravivent. Je ne peux pas créer de relation avec toi. Tu es la première personne qui est partie de ma vie sans te retourner. La première personne qui ne m’a pas retenu quand j’ai dit : « Je pars ». La première personne qui n’étais jamais là pour me tenir la main. Tu ne seras jamais que cette personne-là. Je t’ai fait des reproches. Je ne t’en veux plus. J’ai fait mon deuil au fil du temps et je n’ai plus rien à dire. Plus rien. Il n’y a plus que le silence.

Texte : M.E.

Crédit Photo : Thibault Blondin

 

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