Sous état d’urgence chapitre 1

hopital Tenon

12 Novembre 2019

Je m’avance. Je recule. Je m’avance et je recule. Encore et encore. A chaque fois qu’une nouvelle personne entre dans la rame. Chaque fois qu’une autre en sort. J’observe à peine ce qu’il se passe au dehors. Les stations sont toutes les mêmes. Des murs sales et décrépis. Ils s’étendent à perte de vue. Une fois sur deux, il y a des échafaudages. La nuit, je vois même des types travailler dessus. Toujours la nuit. Je mange les peaux mortes de mes doigts, en fixant la fenêtre ouverte au bout de la rame. Il y a ce gars adossé à la porte qui me regarde. Je baisse les yeux. J’arrache encore plus la peau sur mon pouce. Soudain, il y a cette douleur lancinante. Et le goût âcre du sang sur ma langue. Je fixe alors le néon qui clignote. Et clignote encore. Les portes s’ouvrent. Je recule. Je laisse passer les gens. Je ne les regarde pas. Je me tasse dans un coin en faisant tout pour paraître invisible.

Je descends à la station Télégraphe. Je marche très vite en faisant bien attention de ne pas respirer. Je connais très bien l’odeur de cette station où l’on laisse pourrir ce clochard dans ses défections. Ses pantalons sont gonflés par la merde. La merde qui dégouline jusqu’à ses chevilles. Et moi je suis écoeurée. Nausée. Je ne suis pas triste. Je ne le regarde pas. Je ne le vois même plus. Il fait partie des murs de la station Télégraphe. Une horreur du monde. C’est l’odeur immonde du métro. Mais moi, je ne le vois pas. Je ne lui donne pas d’argent. Je passe sans le voir. Ce pauvre mec qui est tellement malade qu’il ne peut même pas aller chier. C’est devenu un inconvénient sur mon passage. Je respire un grand coup avant d’ouvrir les portes de la rame. A chaque fois. Sauf aujourd’hui. Aujourd’hui, il n’est pas là. Je ne l’ai pas remarqué tout de suite, mais les gens marchaient lentement. Trop lentement. J’ai dû reprendre de l’air. Et là, j’ai tourné la tête. Il n’était pas là. Les sièges étaient propres. Ses affaires avaient disparues. Il n’y avait plus une seule trace du clochard. Je m’arrête un instant comme figée. Je secoue la tête. J’avance.

J’avance.

J’avance.

J’avance.

Je flanche. Mon pied se pose dans le vide. Je perds l’équilibre. Je tente d’attraper la rampe avec une main. Ma tête cogne sur le béton. J’ai manqué une marche. Je passe ma main sur mon front et je sens l’entaille creusée. Et le sang qui coule. Je me sens mal. Je sens une main me saisir le bras. Je tourne la tête et regarde l’homme en face de moi avec effroi. Le crâne rasée. Le visage carré. Des yeux sans expression. Mais c’est la matraque qui pend à sa ceinture qui fait manquer à mon cœur un battement. Mon pouls s’accélère. Je vois ses lèvres remuer. Il me parle. Il me parle encore. Il veut savoir si je vais bien. S’il doit appeler les secours. Je hoche la tête. J’essaye de prendre mon téléphone dans ma poche mais je suis sonnée. Il m’aide à monter les marches. Je dis que ça va. Je dis que je vais bien. Je peux marcher toute seule. Impossible de mettre la main sur mon téléphone.

Je commence à fouiller mon sac. Il me regarde faire. Je vois enfin le soleil et Lucas qui m’attends. Je fais un signe paniqué de la tête. Il recule. Rapidement. J’articule plus clairement. J’habite à côté. Je vais bien. Il me sourit. Il me tape sur l’épaule. Gentiment. La nausée me prend dans la gorge quand il rejoint ses potes. Ses potes armés. Leurs casques. Leurs bottes. Leurs uniformes. Leurs boucliers. Leurs gazs lacrymogènes. Ils montent dans le fourgon. Je sens mon téléphone vibrer dans ma poche arrière. C’est Lucas. Il est au bar d’en-face. Je traverse la rue de Belleville. Je m’assieds à la table au fond du bar.

– Alors ?

– Je me suis cassée la gueule dans les escaliers. Il m’a ramassé c’est tout.

Je regarde Lucas, cheveux bouclés des petites lunettes rondes. Il fronce les sourcils.

– Qu’est-ce qu’ils faisaient-là ?

Je hausse les épaules. Comme si j’allais leur demander.

– Le clochard n’est plus là.

Il hausse les épaules à son tour. Il secoue la tête.

– Le clochard de la station Télégraphe.

– Il y a plein de clochards dans les métros.

– A Télégraphe, il n’y en a qu’un, il pue la merde. Il se chie dessus. Ses pantalons sont gonflés par la merde.

Il hausse les épaules encore. Il m’énerve. Je lui dis.

– Il doit être mort, dit-il sombrement.

– C’est bizarre quand même.

Il sourit.

– Tu veux faire une enquête ? Je vois déjà les rédacs nous rire au nez. Les clochards, personne veut voir ça. Veut voir que ça crève sous notre nez. Encore moins s’ils puent la merde.

J’étais mal à l’aise. J’étais énervée contre Lucas mais surtout contre moi.

– Moi non plus, je ne voulais pas le voir. Je retenais ma respiration quand je passais à côté de lui. Cette odeur de merde. C’est l’odeur de cette société…

– Calme-toi Isa la rouge, j’ai mieux, dit-il sarcastique.

Je le regarde intéressée tout à coup. Il me sourit à nouveau en montrant ses dents un peu jaunies par le tabac. Il ouvre le journal à la page « faits divers » et pointe un petit encadré. Je me penche.

Une jeune femme sauvagement assassinée de 12 coups de couteaux à Gennevilliers

 Les policiers ont retrouvé son cadavre aux alentours de 2h ce matin alerté par des voisins. Ils avaient entendu des cris. La serrure a été forcée et tout objet de valeur a disparu. La police privilégie la piste d’un cambriolage qui aurait mal tourné. Sarah Legrand était institutrice stagiaire à l’école maternelle des Grésillons.

 Je reste interdite. Je sais qu’il y a plus que cet article. Il y a une autre histoire. Lucas ne me montrerait pas cela comme ça. Il sourit.

– Pauvre fille. Pauvre Sarah, dit-il toujours en souriant

– Qui c’est cette Sarah ?

Il semble émerveillé maintenant.

– Peu de personnes savent que Sarah Legrand était avant connue sous le nom Scully.

– Comme l’agent Scully ?

– Je suppose que son pseudo venait de là, je ne lui ai jamais demandée. A l’époque où j’ai rencontré Sarah, elle était le grand amour de celui que nous appelions tous Tom.

– Tom ? Où ai-je déjà entendu ce nom ?

Lucas semble surexcité à présent. Il pointe l’écran derrière-moi avec fierté. Je regarde alors les images du journal télévisé de BFM TV qui tourne en boucle. Un homme aux cheveux noirs et au visage émacié se trouve face à moi. Lucas demande au barman de monter le son.

« Aujourd’hui s’ouvre donc le procès de Tony Eckerman, plus connu dans les milieux d’ultragauche sous le nom de Tom. Tony Eckerman avait fait enduré une cavale de plus de dix mois, il est accusé d’être l’auteur de la bombe qui a explosé dans une voiture de police, l’année dernière boulevard Voltaire à Paris 11e. Cette bombe avait provoqué la mort d’un policier Thomas Bonnet et des blessures graves sur son collègue. Ce ne sera pas un procès banal, près de quatre ans après le début de la mise en place de l’Etat d’urgence, c’est bien le procès de l’ultragauche qui se tient ici au tribunal de Bobigny. »

– Tu penses que ce n’est pas un cambriolage.

– Non, je suis sûr que ce n’est pas un cambriolage.

– Tu es absolument certain que ça ne peut pas être une coïncidence ?

– Je ne crois pas aux coïncidences.

Il me sourit. Je le regarde. Lucas, mon partenaire. Lui et moi on est une équipe. Il est photographe, je suis journaliste. Enfin, c’est ce qu’on dit. Je fais des piges et j’essaie de vendre mes articles en freelance. Ca ne marche pas toujours. Un jour, j’ai rencontré Lucas dans une manifestation, au début de l’état d’urgence. On ne s’est plus quitté. Je sortais à peine de l’école de journalisme. J’étais un peu gauche. Il m’avait transformée. Il m’avait montré les manifestations réprimées, les coups de matraques des flics, les migrants qui dormaient sous un pont. L’état policier. La société qui se transformait. La démocratie qui s’enfuyait. La liberté qui disparaissait. On partageait tout, le boulot, notre appart miteux, la bouffe. Tous les coups durs de précaires. C’était notre génération. On était la génération précaire. La génération sacrifiée. On avait des amis qui se radicalisaient dans un sens et dans l’autre, prêts à tout exploser. On avait des potes qui se cagoulaient dans les manifestations, des cocktails molotov’ à la main. On était des journalistes, on était pas objectifs pour un sou. On enquêtait sur nos pertes de libertés. Et on sentait qu’elles devenaient chaque jour un peu plus amoindries.

Mais cette nouvelle enquête que me proposait Lucas, c’était plus gros que ce que nous faisions habituellement. C’était autre chose. Il pensait que Sarah Legrand avait été assassinée.

– T’en dis quoi partenaire ?

En fond sonore, j’entendais les nouvelles mesures de sécurité suite à l’attentat à Strasbourg. Couvre-feu à 23h jusqu’à nouvel ordre. Je repense à mon clochard qui pue la merde. Cette société pue la merde. C’est cette société qui pue la merde.

– Franchissons le Rubicon, partenaire, dis-je en souriant à mon tour.

Texte : M.E.

Photo : Thibault Blondin, Hôpital Tenon, Paris

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