Terrorisme

métroJour 1
Le bruit de la rame vrille dans ses tympans. Elle regarde le reflet s’étaler sur l’épaisse vitre. Elle mordille ses doigts, arrachant la peau usée. Elle évite le regard de l’homme assis en face d’elle. Elle sait qu’il la regarde. Ses yeux à lui, lui brûlent sa peau à elle. Elle lève les yeux vers le plan de la ligne. La petite lumière clignote sur la station Exelmans. A l’ouverture des portes, l’homme descend. Elle soupire profondément. L’angoisse monte encore un peu. Elle boit l’ultime gorgée de café, déçue. Porte de Saint-Cloud. Elle descend, marche rapide perchée sur ses talons rouges qui lui provoquent une douleur lancinante dans le dos. Sa bouche se tord en une moue. Sortie 5. Avenue de Versailles. Elle s’arrête devant le Mac Donald’s. Elle sort son téléphone portable. 14H55. Pas le temps d’un autre café. A peine le temps d’une cigarette. Elle l’allume. Elle se regarde dans la vitre. Elle a toujours cette sensation étrange en se regardant, comme si son corps ne lui appartenait pas. D’une main, elle attache ses longs cheveux bouclés rouges en un chignon. Elle écrase sa cigarette à demi consumée sur le trottoir. Elle s’éloigne avec ce sentiment de culpabilité de faire partie de ces gens qui bousillent la planète. Elle s’arrête au numéro 110 de la rue et pianote le code 30b678. L’immeuble est luxueux. Même le hall respire la richesse. Elle déteste ce quartier. Elle monte 3 étages à pieds. Déjà sa respiration est haletante. La cigarette. Elle appuie sur la sonnette de la porte à sa gauche.

Un homme la cinquantaine bien sonnée, lui ouvre et lui sourit. Il lui serre la main chaleureusement. Elle s’assied sur le fauteuil en velours rouge. Il s’assied sur une chaise en osier en face d’elle.

« Comment ça va Elise ? »

La boule d’angoisse à nouveau. Comment ça va ? Comment ça pourrait aller ? Elle hausse les épaules. Elle répond évasive. Puis elle parle, en regardant la rue au dehors. Elle parle pour combler le vide. Elle parle de ses problèmes de couples. Pour ne pas aborder les vrais problèmes. Et puis d’un coup, d’un seul, comme si cela devait absolument sortir, elle regarde son psychothérapeute en face d’elle :

« Je me suis rendue compte, il y a quelques jours que j’avais peur. J’ai une vraie bouffée d’angoisse. Ce n’est pas venu tout de suite. Non. Ils m’ont eu à la longue. L’autre jour, je reprenais le train, j’étais persuadé que le mec en face de moi avait une bombe dans son sac. J’ai changé de voiture. Je me suis mise le plus loin possible. Je me suis mise à prier. »

Le psy écarquille les yeux. Elle reprend :

« A prier. Je ne suis même pas croyante. Mais dans le doute. Pour la première fois, je me suis rendue compte que je croyais au terrorisme »

« Pourquoi, avant tu pensais que c’était irréel ? »

Elle hausse les épaules, puis lui sourit comme s’il était stupide.

« Non, je pense que j’ai plus de chance de mourir d’un cancer que de mourir dans une explosion terroriste. Je pense que le gouvernement joue sur notre peur. Je pense que l’état d’urgence ne sert à rien. Je suis membre d’une asso de soutien aux migrants. Je suis convaincue. Mais j’ai peur. Il y a cet infime moment, quand le métro s’arrête en plein milieu de la voie entre les stations Télégraphe et Porte des Lilas, où je n’arrive plus à respirer, où j’ai les larmes aux yeux, où je suis persuadée que je vais mourir. »

« C’est compréhensible », répond-il tranquillement.

« Non, avant j’étais persuadée que la personne en face de moi, allait m’agresser sexuellement. J’avais peur quand je marche dans la rue. J’étais persuadée que j’allais me faire violer. Et maintenant, j’ai peur du terrorisme »

« Ca prouve que tu guéris de ton stress post-traumatique »

« Non, s’énerve-t-elle, ça n’a pas de sens. L’agression est une peur fondée. Je me suis faite assez agressée pour le savoir. La peur du terrorisme, c’est comme avoir peur des serial killer »

Il essaye de parler encore. Elle s’énerve. Puis, elle baisse les armes. Un peu. Elle acquiesce avec la tête.

Jour 5

 

Les néons lui agressent les yeux. Elle regarde à peine les articles défiler sur le tapis. Elle ne pense plus qu’à la fatigue qui engourdit son corps. Elle ne voit plus les gens défiler devant elle. Ces jours-là, elle sait qu’elle devient misanthrope. Elle déteste les gens. Leurs commentaires. Leur manque de respect. Elle déteste le mépris qu’elle voit dans les yeux des gens. Sur l’écran de sa caisse, elle regarde l’heure s’afficher, et les minutes qui semblent s’écouler anormalement. Elle soupire.

21h05. Elle va se changer. Elle sent sur sa cuisse son téléphone vibrer.

Alors qu’elle enlève son uniforme, elle rappelle Lou.

« Tu m’as appelé ? »

« Oui, tu travailles lundi vers 17h »

« Non, je suis de repos, pourquoi ? »

« On fait une escale à Orly, avant d’embarquer pour Madagascar »

« Combien de temps ? »

« Deux heures. »

Elle grimace devant son reflet. Ses cheveux ne sont plus assez rouges, ils sont en train de reprendre leur couleur naturelle. Sa peau est abîmée. Elle a de grosses cernes qui font prendre à son visage une teinte violette. Elle enfile un énorme pull en laine en noir.

« Je ne sais pas. Orly ce n’est pas la porte à côté »

« S’il-te-plaît, ça fait longtemps, tu pourras voir ton neveu, il vient d’avoir quatre ans tu sais »

« Je sais », dit-elle en se mordant la lèvre inférieure.

« Tu ne l’as pas appelé »

« Je serai là ».

Elle raccroche et finit de s’habiller des gros collant en laine rouge et une minijupe bleue en jeans. Elle passe sur ses yeux du crayon khôl noir.

En sortant du magasin. Le froid la saisit immédiatement. Elle allume une cigarette. Le bout de ses doigts gèle. Elle marche rapidement vers la porte de Bagnolet. Elle rate le tram. Elle jure. Elle croise ses bras pour tenter de lui tenir chaud. Elle voit s’afficher 7 minutes d’attente jusqu’au prochain tram. Il fait tellement froid que les larmes coulent toutes seules sur ses joues rougies. Quand le tram arrive enfin, elle appelle avec son téléphone.

« C’est moi, désolée, j’ai raté le premier tram, mais je suis dedans, je suis là dans 10 minutes ». Elle entend une voix grommeler.

Arrivé chez elle, il est assis dans la cage d’escaliers. Il a l’air un peu énervé. Elle ouvre la porte en forçant un peu.

« Je pourrais te faire une clé ce serait plus simple ». Il ne répond rien et ouvre une bouteille de vin.

« Ma sœur a appelé »

« Laquelle ? »

« Lou »

« Elle va bien ? »

« Elle sera à Orly lundi, tu veux venir avec moi ? »

« Je ne peux pas lundi », répond-il évasivement

« Je proposais juste. »

Il l’attire à elle. Il l’embrasse. La discussion est terminée.

Jour 8

6h du matin. Son téléphone vibre. Elle l’attrape. « Allô », dit-elle d’une voix pâteuse. C’est la voix de Sarah. Son cerveau n’est pas encore branché, elle entend « expulsion » et « Austerlitz ». Elle saute dans une paire de jeans pendant que le café coule. Pour aller plus vite, elle prend une Autolib. Elle arrive sur place. Ce froid encore. Des policiers partout. Ils entourent des hommes, des femmes, des enfants. Les tentes son déchirées. Elle fonce sur Sarah.

« C’est trop tard ». Elle reconnaît Karen, elle va lui dire bonjour. « Comment va ta sœur ? »

« Elle part à Madagascar ».

Karen hoche la tête.

Elise l’interroge : « Tu sais ce qui s’est passé ? »

Elle hausse les épaules : « Il y a deux jours, ils leur volaient les couverture, aujourd’hui ils les expulsent »

« C’est écoeurant. »

« Ouais, j’y vais j’ai 2 cas d’hypothermie grave ».

Sarah se rapproche. « J’aime pas trop ces gens de MSF »

« Moi non plus » dit Elise, « c’est une pote à ma soeur ».

« Tu bosses à quelle heure ? »

Elle regarde à son portable. 7H05.

« Fais chier. Faut que j’y aille »

« On boit une bière bientôt ? »

« Samedi soir? Je bosse à 10h dimanche »

 

Jour 10

Le bar est bondé. Il fait chaud à l’intérieur. Elise est à nouveau perché sur des talons. Elle repère Sarah accoudé au bar. Ses cheveux châtains sont attachés en un chignon impeccable. Elise s’assied à côté d’elle. Elle commande une pinte de bière pour accompagner son amie.

Sarah pose des questions sur le psy, la thérapie. Est-ce que ça va mieux ?

« Je ne sais pas. Parfois j’ai le sentiment qu’on ne se comprend pas. Lui et moi »

« Qui ? Arnaud ? »

« Non, mon psy et moi. Je suis un genre d’OVNI pour lui et il essaye de toutes ses forces de me faire rentrer dans cette minuscule boîte carrée. Et moi, je n’arrive pas à me décider, si j’ai vraiment envie d’y rentrer »

« Et Arnaud ? »

« Arnaud, c’est Arnaud, répond-elle en haussant les épaules. En fait t’es comme mon psy, tu penses qu’à 30 ans, notre seul vrai problème c’est notre couple ».

Elle regarde par la fenêtre. Les vitres des voitures garées rue de Ménilmontant sont entièrement givrées. Elle pense aux migrants dehors. Elle boit une deuxième pinte de bière. Sarah se lève. Elle va aux toilettes. Un homme au fond de la salle regarde Elise. Il se lève. Pour se donner une contenance, elle prend son portable. Elle a envie d’envoyer un message à Arnaud. Mais, elle est saoule, elle n’a jamais tenu l’alcool. A la place, elle regarde son fil d’actualité. Quinze personnes ont partagé le même article : « Un migrant syrien, retrouvé mort d’hypothermie, à La Chapelle ». La rage qui te prend au bide. Elle appuie sur « partager », elle écrit : « C’est de bombes dont nous aurons besoin contre ce gouvernement. J’ai la haine ce soir ».

Sarah revient. Elise lui montre l’information. La nausée.

Jour 12

Le trajet pour aller à Orly est chaotique. Elise rate une à une toutes ses correspondances, à croire que la RATP l’a fait exprès. Elle peste. Elle regarde l’écran de son téléphone. 17H45. 2% de batterie. Elle envoie un texto à Lou pour lui demander où elle sera dans l’aéroport. Pas de réponse. Ne voyant toujours pas arriver le bus. Elle allume une cigarette. Elle regarde les gens autour d’elle, avec des valises. Quand était-ce la dernière fois où elle s’était envolée? Où elle avait pris des vacances, de vraies vacances, où tu déconnectes de tout. Une éternité. Elle avait 30 ans seulement. Elle semblait usée. Le travail la tuait à petit feu. Les douleurs au dos finiraient par l’achever. Et le reste ? Que lui restait-il d’autre ? Elle n’était pas malheureuse. Elle était résignée. L’espoir de ses 20 ans s’était transformé en un cynisme à toute épreuve. La révolte stimulante de sa jeunesse avec ses grandes mobilisations faisait place aujourd’hui aux automatismes.

Un an d’état d’urgence. Il ne lui restait plus que sa rage, chaque jour plus violent, et la peur. La peur qu’on ne dit pas. L’angoisse fabriquée de toute pièce et pourtant impossible à déconstruire.

Le froid la saisit encore une fois, elle tourne la tête, le bus est là. Elle sent sont téléphone vibrer dans poche. Elle le saisit. Il s’éteint. Alors elle s’effondre en larmes. Orly est trop loin. Il y a trop de circulation et elle ne sait pas où retrouver Lou. Elle passe le reste du voyage à pleurer.

A la sortie du bus, il pleut. L’eau froide sur son visage lui permet de reprendre ses esprits. Elle allume sa cigarette. Un homme l’aborde. Elle le regarde à peine. « Tu as une cigarette ? » Elle lui tend, puis se ravise. « Je peux t’emprunter ton portable ? » L’homme a l’air d’hésiter. Il est nerveux. Elle lui dit que son portable n’a plus de batterie, qu’elle doit retrouver sa sœur. Ca fait une éternité qu’elle ne l’a pas vu. Elle lui tend son portable : « Tiens, prends-le pendant que j’appelle, ça te fera une assurance ». Il lui tend un vieux portable Nokia. Elle sourit. D’un sourire entendu. « Il deale », pense-t-elle.

Lou répond immédiatement. Ils sont au Starbucks. Elise lui dit qu’elle arrive, le temps de fumer une cigarette.

Elle rend le portable à l’homme qui s’éloigne presque en courant. Elle rallume une cigarette, quand elle l’a terminé, elle s’avance vers les portes lorsqu’elle entend un premier coup de feu. Elle rentre tout de même. Elle voit sa sœur Lou lui sourire, puis l’instant suivant son corps s’écrouler comme une poupée de chiffon. Elise est tétanisée. Son corps ne peut plus bouger. En elle, il y a un long hurlement. Puis de nombreux coups de feu. Elle ne bouge pas. La mort est partout.

Elle ne voit plus rien. Le brouillard. Elle ne ressent rien quand on lui passe les menottes, ni quand on la saisit. Elle voit à peine Samuel, le mari de sa sœur, hurler sur les policiers qu’elle n’y est pour rien.

Il n’y a plus rien d’autre que la mort de sa sœur. La peur a disparu.

Jour 15 

Les premiers jours avaient semblé infinis. Ne pas connaître l’heure. Le froid. L’odeur. N’avoir rien à faire. A part penser. Ne pas savoir. Surtout ne pas savoir. Ne pas savoir pourquoi elle était là. Pourquoi on ne l’interrogeait pas. Pourquoi sa sœur s’était écroulée devant elle. Morte. Les premières heures, elle était dans une sorte de transe. Elle n’avait rien dit. Elle n’avait pas versé une larme. Puis petit à petit, elle s’était rendue compte de son enferment. Elle tentait de rationaliser. Il voulait juste lui poser des questions. Lui expliquer la mort de Lou, mais plus les heures s’écoulaient, plus cette possibilité devenait improbable. La claustrophobie avait alors pris dessus. L’angoisse sourde. La respiration saccadée. Les pleurs. Se lever. Faire les cent pas. Frapper sur la porte vitrée de sa cellule. Appeler. Il n’y avait jamais personne. Alors, cet horrible sentiment l’envahissait. Celui qu’elle ne sortirait jamais. Qu’elle ne reverrait plus jamais les gens qu’elle aimait. Qu’elle ne reverrait plus jamais Arnaud. Elle pensait à lui pour tenter de rationaliser. Elle l’entendait presque lui dire. « Tu vas sortir, tu as des droits, tu dois demander à voir un médecin, à voir un avocat ». « Tu ne dis rien ». Tu n’as rien à déclarer.

Mais qu’aurait-elle dit de toute façon ? Elle ne savait rien. On avait assassiné sa sœur devant elle. Sa sœur. Lou. Et puis on l’avait menottée.

Personne ne venait.

Elle se souvenait du filet de sang qui s’était échappé des lèvres de Lou.

Du visage de Jonathan qui s’incrustait derrière ses paupières lorsqu’elle fermait yeux.

Les premiers jours avaient été infinis. Elle n’avait que vu un policier quand on était venu enfin lui apporter à manger.

Elle avait hurlé. Elle avait demandé ce qu’elle faisait là. Il n’avait pas répondu mais elle aurait juré. Juré avoir entendu le mot : « Terroriste ». Elle avait compris alors que la suite ne se passerait pas bien. Trois jours s’étaient écoulés sans voir personne hormis ce policier qui lui apportait à manger avec de la haine dans les yeux.

Il lui semblait à présent qu’elle devenait folle. Alors qu’elle se lève pour la énième fois, elle entend des bruits de pas dans le couloir. Trois policiers arrivent. Ils ouvrent la porte. Un d’eux lui ordonne de ne pas bouger. Elle les regarde hébétée. Un deuxième lui passe à nouveau des menottes.

Il l’emmène dans un bureau. Un homme massif, crâne rasé, moustache broussailleuse est assis à son bureau.

« Mademoiselle Letellier, asseyez-vous, je vous notifie que vous êtes arrêtée pour fait de terrorisme »

« Je voudrais appeler un avocat », dit-elle alors.

Il s’énerve instantanément : « Ce n’est pas une garde à vue traditionnelle, vous êtes arrêtée pour terrorisme ». Il appuie sur le mot « terrorisme ».

« C’est une erreur, je ne comprends pas. »

Il ricane.

« Vous foutez de ma gueule ? Ca fait deux années que vous êtes fichée S et qu’on vous surveille, on vous a vue échangé votre téléphone avec le terroriste qui a tiré sur la foule dans le Starbucks. »

Je sens un étau enserrer ma poitrine. J’ai le souffle coupé. Les souvenirs me reviennent.

« C’est lui qui a tiré sur ma sœur ? »

Il fronce les sourcils.

« Votre complice ? Non c’est nous qui l’avons abattue »

« Elle est médecin pour MSF ». Les larmes se mettent alors à couler.

Il fronce les sourcils à nouveau, puis secoue la tête. « Avant que l’interrogatoire ne commence, avez-vous quelque chose à déclarer ».

Je n’ai rien à déclarer.

Je n’ai rien à déclarer.

Je n’ai rien à déclarer.

Je n’ai rien à déclarer.

« Il y a quinze jours, je me suis rendue compte que j’avais peur du terrorisme ».

Texte : M.E

Photo : Station Ballard, Paris, Wikicommons

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